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………Dora a compris que Sigmund était maboul.

Le 25 janvier 2001 Freud écrit à Fliess : « J'ai terminé hier Le Rêve et l'Hystérie et aujourd'hui déjà, je manque d'un dérivatif. C'est un fragment d'analyse d'hystérie où les interprétations se groupent autour de deux rêves. Il s'agit donc en réalité, d'une suite du livre des Rêves. Il s'y trouve, en outre, certaines liquidations des symptômes hystériques et quelques vues sur le fondement organo-sexuel de l'ensemble. C'est en tout cas le travail le plus subtil que j'ai jamais écrit et qui effrayera les gens plus encore que de coutume  [1]». Puisque Freud dit que c'est son « travail le plus subtil », on peut s'attendre au pire. On peut s'attendre à y trouver les suppositions les plus gratuites, les déductions les plus aberrantes, les arguments les plus tordus, les rapprochements les plus saugrenus et les élucubrations les plus absurdes. On peut s'attendre à ce que, faute d'effrayer les gens, son travail soit particulièrement propre à les effarer.

Et c'est, en effet, ce qui se produit : « Sous ses dehors banals, écrit Patrick Mahony, l'histoire du cas Dora recèle une complexité stupéfiante, et chaque fois que je m'y suis replongé, j'y ai découvert quelque chose de nouveau. La manière dont Freud procède, en parsemant de ses associations et investigations une profusion de données, défie l'exégèse  [2]». Comment ne pas partager ce jugement ? Les œuvres de Freud constituent le plus souvent de tels sacs de nœuds qu'il faut être doté de beaucoup de patience et de persévérance pour entreprendre de les démêler. Mais la psychanalyse de Dora constitue peut-être, constitue sans doute le plus effroyable de ces sacs de nœuds. Aucun texte de Freud ne semble plus propre à décourager l'analyse.

J'avais d'ailleurs envisagé à l'origine d'examiner l'intégralité du texte. Mais, arrivé à la fin de l'étude du premier rêve de Dora, je me suis rendu compte que le lecteur, saoulé par tant d'absurdités, loin d'avoir, comme Ernest Jones, le sentiment que « l'observation de ce cas se lit comme un roman  [3]», risquait fort, au contraire, de vouloir jeter l'éponge et j'ai donc décidé d'en rester là. De plus, la fin de l'analyse consacrée au second rêve de Dora, analyse que Freud n'a pas pu mener jusqu'à son terme, Dora ayant décidé d'interrompre le traitement, n'apporte pas grand chose de nouveau.

La première partie du texte est constituée d'un court Avant-Propos dans lequel Freud commence par nous faire part de ses scrupules à rendre publiques des informations relatives à « l'intimité de la vie psychique et sexuelle des malades ». Il reconnaît qu'il se passe de leur accord, sachant bien qu'ils ne consentiraient jamais à le lui donner : « Il est certain que  les malades n'auraient jamais parlé s'ils avaient pensé à la possibilité d'une exploitation scientifique de leurs aveux, et c'est tout aussi sûrement en vain qu'on leur aurait demandé l'autorisation de les publier  [4]». Mais, comme l'on pouvait s'y attendre, ses scrupules ne vont pas durer longtemps, et il est aisé de deviner l'argument qu'il va utiliser pour les lever : « Le médecin a des devoir non seulement envers le malade, mais envers la science » (ibid.).

Freud déclare ensuite placer son travail dans le prolongement de L'Interprétation des rêves, ce pourquoi il l'avait d'abord intitulé Le Rêve et l'Hystérie. Il y réaffirme le rôle essentiel que joue l'étude du rêve dans la démarche psychanalytique : « Je soutiens, aujourd'hui comme alors, qu'une condition indispensable pour comprendre les processus psychiques dans l'hystérie et dans les autres psychonévroses est d'approfondir le problème du rêve. Personne n'aura de chance d'avancer, même de quelques pas, dans ce domaine s'il veut s'épargner ce travail préparatoire » (p. 4). C'est, on le sait, dans les Cinq leçons sur la psychanalyse que l'on trouvera la formulation la plus célèbre de cette thèse avec la fameuse déclaration : « L'interprétation des rêves, est, en réalité, la voie royale de la connaissance de l'inconscient, la base la plus sûre de nos recherches, et c'est l'étude des rêves, plus qu'aucune autre, qui vous convaincra de la valeur de la psychanalyse [5]».

J'ai montré dans mon livre Sigmund est fou et Freud a tout faux. Remarques sur la théorie freudienne du rêve [6], que l'interprétation freudienne des rêves était particulièrement propre, non pas à nous convaincre du bien-fondé des théories psychanalytiques, mais, au contraire à nous persuader que Freud ne nous racontait sans cesse que des histoires à dormir debout. Le premier rêve de Dora, sur lequel il va fonder essentiellement son interprétation, va nous en apporter, s'il en était besoin, une confirmation supplémentaire.

Freud déplore enfin de ne pas avoir pu mener l'analyse jusqu'à son terme, mais il en rejette la responsabilité sur la patiente qui a lui a signifié au bout de trois mois son refus de poursuivre les séances et l'on ne peut s'empêcher de se dire que, si Dora avait sans doute divers problèmes, relativement mineurs, sa santé mentale devait être assez bonne, et en tout cas bien meilleure que celle de son médecin. Freud nous dira plus loin qu'elle avait « un sens critique précocement éveillé » (p. 10) et c'est sans doute ce qui explique pourquoi elle a décidé assez vite de mettre un terme au prétendu traitement [7].




L'état morbide




Le premier chapitre est intitulé « L'état morbide ». Freud commence par réaffirmer toute l'importance qu'il attache à l'étude de ce qu'il appelle « le langage du rêve » [8] avant de nous présenter le cas de Dora, de son vrai nom Ida Bauer, une jeune fille de dix-huit ans qui lui a été amenée par son père. Celui-ci, nous dit Freud, « était un homme d'une grande activité et d'un talent peu commun, grand industriel, jouissant d'une très belle situation matérielle » (ibid.). Lorsque Dora avait environ douze ans, son père fut atteint d'« un accès de confusion mentale, suivi de phénomènes paralytiques et de troubles psychiques légers » (p. 11). Un ami le décida à aller consulter Freud qui, étrangement, au lieu de le prier de s'installer sur le divan, lui prescrivit « un traitement antisyphilitique énergique » (ibid.). Et il fut rapidement guéri, contrairement à ce qui se serait passé, s'il avait eu droit à une psychanalyse.

C'est, nous dit Freud, ce qui a incité le père de Dora à lui amener sa fille. « Entre-temps, ajoute-t-il, j'avais fait la connaissance, à Vienne, d'une sœur aînée du malade, chez laquelle se manifestait une forme grave de psychonévrose sans symptômes d'hystérie caractérisée. Après une vie conjugale malheureuse, cette dame mourut, à la suite d'une cachexie à évolution rapide et de nature indéterminée » (ibid.) On peut donc pressentir qu'avant même de rencontrer Dora, Freud était déjà tout disposé à diagnostiquer un problème psychique. Et le fait que Dora, nous dit-il, considérait sa tante « comme son modèle » (ibid.) n'a pu que le renforcer dans cette disposition.

Quant à la mère de Dora, Freud nous dit qu'il ne l'a pas connue, mais que, d'après les confidences que lui avaient faites la jeune fille et son père, on pouvait se la représenter comme « une femme peu instruite et surtout inintelligente, qui avait concentré depuis la maladie de son mari et la désunion qui s'ensuivit tout son intérêt sur les soins du ménage et qui présentait le tableau de ce qu'on pourrait appeler la “psychose de la ménagère” » (p. 11).

Freud nous apprend ensuite que Dora avait un frère d'un an et demi son aîné qui « avait été jadis le modèle auquel son amour-propre aspirait à ressembler. Les rapports entre eux s'étaient relâchés au cours de dernières années » (p. 12). Nous le retrouverons plus loin.

Venons-en enfin à la première indication que nous fournit Freud sur les troubles de Dora : elle « présentait, nous dit-il, dès l'âge de 8 ans des troubles nerveux. Elle souffrait d'une gêne respiratoire permanente qui s'accentuait par accès ; cette gêne était apparue pour la première fois après une petite excursion en montagne et fut par conséquent attribuée au surmenage. Cet état disparut lentement en six mois, grâce au repos et aux ménagements imposés. Un médecin de famille semble n'avoir pas hésité à diagnostiquer un trouble purement nerveux et à exclure une cause organique de la dyspnée, mais il jugea apparemment ce diagnostic compatible avec l'étiologie du surmenage » (pp. 12-13).

Il n'est pas besoin d'être médecin pour se dire qu'une gêne respiratoire qui se produit après une excursion en montagne a plus de chances d'être d'origine organique que d'origine psychique. On pense essentiellement, bien sûr, soit à un problème proprement respiratoire soit à un problème cardiaque.  Mais curieusement le médecin de famille décréta qu'il fallait exclure toute cause organique : le mal ne pouvait être que psychologique. On devine que Freud éprouve de l'estime et de la sympathie pour ce médecin qui fait preuve d'une rare ouverture d'esprit en écartant d'emblée toute cause organique aux troubles de la fillette, mais sans doute regrette-t-il qu'il ait finalement consenti à admettre que le surmenage avait aussi pu jouer un rôle. Car, même s'il n'ose pas encore le dire clairement, Feud est déjà persuadé que le problème ne relève que de l'hystérie ou du moins annonce une hystérie à venir.

Et fort heureusement Dora ne va pas tarder à présenter de nouveaux symptômes susceptibles de confirmer Freud dans l'idée qu'il était sur la bonne voie : « Des migraines et des accès de toux nerveuse apparurent chez elle vers l'âge de 12 ans, au début chaque fois simultanés, jusqu'à ce que les deux symptômes se séparassent pour subir une évolution différente. La migraine devint plus rare et disparut à l'âge de 16 ans. Les quintes de toux nerveuse, probablement déclenchées par un catarrhe banal, persistaient tout le temps. Lorsque, à l'âge de 18 ans, elle vint se faire soigner chez moi, elle toussait depuis peu, d'une manière caractéristique. Le nombre des périodes de quintes ne put pas être établi ; leur durée était de trois à cinq semaines, une fois même de quelques mois. Une aphonie complète durant toute la première moitié de la crise était le symptôme le plus gênant, tout au moins dans les derniers temps » (p. 13).

Freud était de plus en plus persuadé que les maux de Dora avaient une origine purement psychique et qu'elle devait être traitée en conséquence : « Je l'avais vue, pur la première fois, dans sa seizième année, au début de l'été, atteinte de toux et d'enrouement. J'avais proposé dès cette époque un traitement psychique auquel on avait renoncé ; cette crise prolongée s'étant dissipée spontanément » (ibid.)

Mais la santé de Dora va s'aggraver: « Les symptômes principaux de son état étaient de la dépression et des troubles du caractère. Elle était évidemment mécontente d'elle-même et des siens, se comportait d'une manière désobligeante envers son père et ne s'entendait plus du tout avec sa mère […] Les parents furent un jour effrayés par une lettre qu'ils avaient trouvée sur ou dans le secrétaire de la jeune fille, lettre dans laquelle elle leur faisait ses adieux, disant ne pouvoir plus supporter la vie » (p. 14). Ce dernier incident acheva de décider le père de Dora à l'emmener consulter Freud.

Le diagnostic de Freud est maintenant définitivement établi : « “Petite hystérie” avec symptômes somatiques et psychiques des plus banaux : dyspnée, toux nerveuse, aphonie, peut-être aussi migraine ; avec cela dépression, humeur insociable hystérique et dégoût probablement peu sincère de la vie » (ibid.)

Ayant diagnostiqué la maladie, il lui fallait maintenant fallait en rechercher l'origine. Heureusement, le père de Dora va vite lui fournir l'information qu'il attendait, celle dont il avait absolument besoin, c'est-à-dire une information d'ordre sexuel. Le père de Dora lui apprend donc que, dans la ville de B…, ville où ils avaient habité quelques années quand il était malade avant de revenir à Vienne quand il alla mieux, les Bauer avaient fait la connaissance d'un couple, M. et Mme K…, avec lequel ils s'étaient liés. Mme K… avait soigné le père de Dora et celle-ci s'était occupée des enfants du couple. Quant à M. K…, il s'intéressait beaucoup à Dora et, au cours d'une promenade, il lui avait fait, Dora avait alors dans les dix-sept dix–huit ans, une déclaration qu'elle avait accueillie en le giflant. Le père de Dora déclara à Freud être persuadé que cet incident était « la cause du changement d'humeur de Dora, de son irritabilité et de ses idées de suicide » (p. 16). Il ajouta que Dora lui avait demandé de rompre avec le couple, bien qu'elle fût très attachée à Mme K…. Mais il avait refusé parce qu'il lui était lui-même très attaché et ne voulait surtout pas lui faire de la peine.

Freud ne manque pas de se réjouir : « L'incident avec M. K… — la déclaration suivie d'un affront — fournissait à notre malade Dora le traumatisme psychique que Breuer et moi avions, dans le temps, affirmé être la condition préalable indispensable à la formation d'un état hystérique » (p. 17).  Il n'est pourtant pas entièrement satisfait ; une chose le gêne, en effet : « une partie des symptômes  — la toux et l'aphonie — s'étaient manifestés chez la malade des années avant le traumatisme, et les premiers symptômes appartenaient même à l'enfance, puisqu'ils dataient de la huitième année » (ibid.).

On sait de plus, que pour Freud, si l'on veut découvrir l'origine d'une névrose, il est nécessaire de remonter non seulement à l'enfance, mais à la première enfance : « Nous devons donc, si nous ne voulons pas renoncer à la théorie traumatique, reculer jusqu'à l'enfance pour y chercher des influences et des impressions pouvant avoir un effet analogue à celui que produit un traumatisme, et il est alors fort remarquable que l'investigation des cas dont les premiers symptômes ne se sont pas déclarés déjà dans l'enfance m'ait aussi incité à remonter dans l'histoire de la vie, jusqu'aux premières années infantiles » (ibid.).

Freud devra malheureusement se contenter d'un incident, aussitôt qualifié de « traumatisme », qui lui permettra de remonter de quatre ans en arrière seulement : « M. K… avait convenu avec elle [Dora] et sa femme que les dames se rendraient dans l'après-midi à son magasin pour regarder de là une solennité religieuse. Mais il décida sa femme à rester chez elle et donna congé aux employés. Lorsque la jeune fille entra dans le magasin, il se trouvait seul. Quand le moment où devait passer la procession fut proche, il pria la jeune fille de l'attendre auprès de la porte qui menait du magasin à l'escalier de l'étage supérieur, pendant qu'il abaisserait les persiennes. Il revint ensuite et, au lieu de sortir par la porte ouverte, il serra la jeune fille contre lui et l'embrassa sur la bouche. Il y avait bien là de quoi provoquer chez une jeune fille de 14 ans, qui n'avait encore été approchée par aucun homme, une sensation nette d'excitation sexuelle. Mais Dora ressentit à ce moment un dégoût intense, s'arracha violemment à lui et se précipita, en passant à côté de l'homme vers l'escalier et, de là, vers la porte de la maison » (p. 18).

Le comportement de Dora apparaît tout à fait naturel et la plupart des filles de son âge auraient vraisemblablement réagi comme elle. Mais ce n'est pas du tout l'opinion de Freud. Il est, au contraire, persuadé  que «  le comportement de l'enfant de 14 est déjà tout à fait hystérique. Je tiens sans hésiter pour hystérique toute personne chez laquelle une occasion d'excitation sexuelle provoque surtout ou exclusivement du dégoût, que cette personne présente ou non des symptômes somatiques »

Cette déclaration a de quoi faire sursauter et l'on ne peut que partager pleinement la réaction indignée de Michel Onfray : « Une adolescente se refusant à un vieux est une hystérique ! Le non de la jeune fille, toujours en vertu de la sophisterie dialectique du théoricien de la psychanalyse, doit être considéré comme un oui. L'analyse développée dans La négation nous avait habitués à ce genre de transmutation des valeurs : théoriquement, la protestation exprime un désir, le refus prouve une acceptation, la négation signifie l'affirmation, donc pratiquement repousser des avances lubriques d'un homme ayant plusieurs fois son âge équivaut à se réjouir de ses propositions libidinales…  [9]».

Les médecins demandent volontiers à leurs patients où ils ont mal. Freud, lui, n'a pas besoin de le leur demander : il le sait déjà. Et, si le patient lui dit qu'il a mal à un autre endroit que celui auquel il a décrété qu'il avait mal, il le corrige aussitôt et lui apprend à quel endroit il a réellement mal, le patient ne pouvant sans outrecuidance prétendre savoir où il a mal. S'il désigne un autre endroit que celui auquel pense Freud, c'est qu'il a opéré un « déplacement » de la sensation. C'est ce qui s'est passé avec Dora : « Le cas de notre patiente Dora n'est pas encore suffisamment caractérisé par la mise en avant de l'intervention de l'affect. Il faut dire en outre qu'il s'est produit un déplacement de la sensation. À la place de la sensation génitale, qui n'aurait certainement pas fait défaut dans ces conditions chez une jeune fille normale, il y a chez elle une sensation de déplaisir liée à la partie muqueuse supérieure du canal digestif : le dégoût » (p.18).

Cette notion de « déplacement », qui joue notamment un grand rôle dans l'interprétation des rêves, est très pratique, pour Freud. Elle lui permet d'avoir toujours le dernier mot et de décider dans tous les cas qu'il s'agit d'une « sensation génitale », même si le patient n'est pas encore en âge d'éprouver une telle sensation, ce qui pourrait être le cas de Dora qui n'a encore que quatorze ans. Ajoutons que, si l'on en croit Freud, il n'y a pas eu seulement déplacement de la sensation, mais aussi transformation : une sensation agréable (la sensation génitale) s'est transformée en une sensation désagréable (le dégoût).

Outre le déplacement de la sensation génitale décelé par Freud, il se serait produit un autre déplacement qui lui non plus ne lui a pas échappé, le déplacement de la pression que M. K… a exercée sur la jeune fille : « Cette scène avait, par contre, laissé une autre trace, une hallucination sensorielle, qui réapparaissait aussi, de temps en temps, pendant son récit. Elle disait qu'elle ressentait encore maintenant, à la partie supérieure du corps, la pression de cette étreinte […] Je pense qu'elle avait ressenti, pendant cette étreinte passionnée, non seulement le baiser sur ses lèvres, mais encore la pression du membre érigé contre son corps. Cette perception choquante pour elle fut supprimée dans sa mémoire, refoulée, et remplacée par la sensation inoffensive d'une pression sur le thorax, sensation qui devait son intensité exagérée au refoulement de la pulsion. De là, nouveau déplacement de la partie inférieure à la partie supérieure du corps » (p. 19).

M. K… l'ayant serré fortement contre lui, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle ait ressenti « une pression sur le thorax ». Mais, pour Freud, la pression qui l'a marquée, la pression dont elle se souvient, la pression qu'elle n'oubliera pas, ne peut être que celle qu'elle a ressentie plus bas : « la pression du membre érigé contre son corps ». Je suis, bien entendu, tout disposé à croire à ce nouveau déplacement, mais il me semble pourtant que Freud aurait pu en faire l'économie. Freud ne nous ayant rien dit ni sur la taille de M. K… ni sur celle de Dora, on peut imaginer que M K… était très grand et Dora plus petite que ne l'est d'ordinaire une fille de quatorze ans. Il se pourrait donc fort bien, je dirai même qu'il est très probable, que la pression du pénis en érection de M. K… se fût effectivement exercée contre son thorax. Peut-être même ledit pénis aurait-il pu se pointer, si j'ose dire, jusque sous le cou de Dora, ce qui expliquerait aussi qu'elle ait ressenti « une sensation de déplaisir liée à la partie muqueuse supérieure du canal digestif : le dégoût ».

Quoi qu'il en soit, car, contrairement à lui, je me garderai bien de prétendre que mon hypothèse ne saurait être contestée, Freud est très satisfait de ses conclusions : « Il est remarquable qu'ici les trois symptômes — le dégoût, la sensation de pression sur la partie supérieure du corps et l'horreur des hommes en tête à tête tendre avec une femme — résultent d'un événement unique et que seul le rapprochement de ces trois indices rende intelligible le processus de la formation des symptômes. Le dégoût correspond à un symptôme de refoulement de la zone érogène labiale (“gâtée”, comme nous allons l'apprendre, par le suçotement infantile), La pression du membre érigé a probablement eu pour résultat une modification analogue de l'organe féminin correspondant, du clitoris, et l'excitation de cette seconde zone a été rattachée et fixée par déplacement à la sensation simultanée de pression sur le thorax. L'horreur des hommes susceptibles de se trouver en état d'excitation sexuelle reproduit le mécanisme d'une phobie, et cela pour se prémunir contre une nouvelle répétition de la perception refoulée » (pp. 19-20).

Il faut le reconnaître, tout cela est impressionnant. Le diagnostic de Freud est véritablement magistral. L'aisance et l'assurance avec lesquelles il sait se mettre à la place d'une très jeune fille sont tout à fait confondantes. Il réussit la prouesse de faire intervenir « un événement unique », M. K… a serré Dora dans ses bras pour l'embrasser, pour expliquer trois symptômes différents : « le dégoût, la sensation de pression sur la partie supérieure du corps et l'horreur des hommes en tête à tête tendre avec une femme ». Mais, en réalité, il n'y a là rien du tout d'étonnant : il est tout à fait normal que le baiser sur la bouche d'un homme d'âge mûr ait inspiré du dégoût à une très jeune fille de quatorze ans ; il est tout à fait normal qu'elle ait éprouvé une « sensation de pression sur la partie supérieure du corps » lorsque M. K… l'a serrée contre sa poitrine, sensation qu'elle éprouve également chaque fois que son père la prend dans ses bras ; il est tout à fait normal qu'elle ait alors éprouvé envers M. K…, sinon de « l'horreur », du moins une profonde répulsion, mais on ne voit vraiment pas pourquoi cette répulsion se serait étendue à l'ensemble « des hommes en tête à tête tendre avec une femme », ne serait-ce que parce qu'en l'occurrence, il ne s'agissait nullement d'un « tête-à-tête tendre ». En revanche, il est fort peu probable que le clitoris de Dora ait été excité, voire qu'il ait cliqueté, comme cet organe le fait parfois, du moins selon Freud [10].

Avec l'extrême prudence intellectuelle qui le caractérise, Freud a alors voulu interroger Dora pour le confirmer dans ses conclusions : « Pour m'assurer du bien fondé de cette déduction, j'ai demandé à la malade, de la manière la plus prudente, si elle avait quelque notion des indices corporels de l'excitation chez l'homme. Elle me dit être actuellement au courant, mais ajouta qu'elle croyait bien n'en avoir rien su à cette époque-là » (p. 20). On le voit, la réponse de Dora, loin de corroborer sa déduction, la contredit clairement. Elle affirme, ou du moins elle dit en être presque sûre, qu'à l'époque, elle ne savait pas comment se manifestait le désir masculin. Freud pourtant fait comme si la réponse de Dora le confortait dans ses conclusions.

« La sensation de dégoût, poursuit Freud, semble primitivement être une réaction à l'odeur (et plus tard aussi à l'aspect) des déjections. Or les organes génitaux de l'homme, et en particulier le membre viril, peuvent rappeler les fonctions excrémentielles, car l'organe y sert, en dehors de la fonction sexuelle, à celle aussi de la miction. Cette fonction est même la plus anciennement et la seule connue à l'époque présexuelle » (ibid.). Certes pour une fois Freud fait des remarques que l'on ne saurait contester. On peut sans peine lui accorder que l'organe viril, outre la fonction sexuelle, remplit une fonction de miction. Il la remplit même beaucoup plus souvent qu'il ne remplit sa mission sexuelle, quand bien même la libido est particulièrement débridée. Et il est également vrai que cette fonction reste la seule jusqu'à puberté. Pour le petit Hans [11] le membre viril est un « fait-pipi » et n'est que cela. C'est le bon sens même, mais ce n'est pas du tout freudien. On avait cru comprendre, en effet, que, pour Freud, l'inconscient du petit enfant savait pertinemment depuis toujours que son zizi ne servait pas seulement à faire pipi et que c'était précisément la raison de l'intérêt qu'il lui témoignait. 

Freud entreprend ensuite de nous renseigner sur les relations des Bauer avec M. et Mme K… Il serait trop long et inutile de reprendre en détail toutes les informations que nous donne Freud. Je me contenterai donc de résumer l'essentiel. Ces informations concernent d'abord les relations entre le père de Dora et Mme K… On apprend donc que le père de Dora est devenu assez vite l'amant de Mme. K… Dora l'avait vite compris et épiait soigneusement tous les indices qui trahissaient cette liaison. « Lorsqu'elle était exaspérée, nous dit Freud, l'idée s'imposait à elle qu'elle était livrée [par son père] à M. K… en rançon de la complaisance dont celui-ci témoignait vis à vis de sa propre femme et du père de Dora » (p. 23). Freud estime quant à lui que « les deux hommes n'avaient naturellement jamais conclu un véritable pacte dans lequel elle aurait été un objet d'échange » (ibid.), mais il ajoute un peu plus loin que « la vérité était que chacun des deux hommes évitait de tirer du comportement de l'autre des conséquences défavorables à ses propres désirs » . Sur ce point, on peut penser que Freud ne se trompait sans doute pas.

Mais il devient plus difficile de le suivre quand il prétend que les reproches que Dora fait à son père sont en même temps dirigés contre elle-même. Selon lui en effet, « une série de reproches contre d'autres personnes laisse supposer une série de reproches de même nature dirigés contre soi-même (remords). Il suffît de retourner chacun de ces reproches contre la personne même de celui qui les énonce. Cette manière qu'ont les malades de se défendre contre un auto-reproche en faisant le même reproche à autrui, est quelque chose d'incontestablement automatique » (ibid.). Cela peut sans doute être vrai dans certains cas, mais il semble tout à fait d'abusif d'en faire comme Freud une règle quasi générale. 

Quoi qu'il en soit, si Freud a sans doute raison de penser que le père de Dora « ne voulait pas se rendre compte du comportement de M. K… envers sa fille, afin de n'être pas gêné dans ses relations avec Mme K… », il paraît bien contestable, en revanche, d'affirmer, comme il le fait, que Dora « avait fait exactement la même chose. Elle s'était faite la complice de ces relations et avait écarté tous les indices qui témoignaient de leur véritable nature. Ce n'est que de l'aventure au bord du lac que dataient sa lucidité à ce sujet et ses sévères exigences à l'égard de son père » (p. 24). Le propos de Freud apparaît, en effet, passablement contradictoire. Il nous dit qu'avant l'aventure au bord du lac, Dora s'était fait la complice des relations de son père avec Mme K… et qu'elle n'avait compris la véritable nature de celles-ci qu'à la suite de cette aventure. 

Freud nous apprend ensuite que la dernière gouvernante de Dora n'avait cessé de les mettre en garde, elle et sa mère, contre Mme K… et de dénoncer les relations d'intimité que le père de Dora entretenait avec elle. Mais, nous dit-il, « Dora demeura tendrement attachée à Mme K… et ne voulut rien savoir des motifs qu'il y aurait eu à trouver choquantes les relations de son père avec celle-ci » . Une nouvelle fois, les propos de Freud sont assez déroutants. On avait cru comprendre tout d'abord que Dora avait très vite compris la nature des relations de son père avec Mme K…, s'étant même montrée très vigilante à ce sujet, et voilà qu'à deux reprises, Freud nous dit qu'elle les a longtemps ignorées ou qu'elle a voulu les ignorer. 

Dora se serait, en revanche, montrée particulièrement perspicace en comprenant que « la gouvernante était amoureuse de son père. Quand le père était présent, la gouvernante semblait une toute autre personne ; alors elle savait être amusante et serviable » (p. 25). Mais ce que Dora ne put pas supporter fut de découvrir « qu'elle-même était tout à fait indifférente à la gouvernante, et que l'amour qui lui avait été prodigué s'adressait, en réalité, à son père. Pendant que le père était absent, la gouvernante n'avait pas de temps libre pour Dora, ne voulait pas se promener avec elle, ne s'intéressait pas à ses travaux. À peine papa était-il revenu de B…, qu'elle était de nouveau prête à tous les services et à tous les offices. Alors Dora se détacha d'elle tout à fait » .

Mais, selon Freud, une raison plus profonde encore explique que Dora se soit détachée de sa gouvernante : « Avec une clarté indésirable, la pauvre gouvernante avait fait comprendre à Dora une partie de son propre comportement. Dora s'était comportée envers les enfants de M. K… comme l'avait fait, par moments la gouvernante avec elle […] L'intérêt commun de M. K… et de Dora pour les enfants avait été dès le début un moyen de rapprochement. Le fait de s'occuper des enfants servait évidemment à Dora de prétexte pour masquer autre chose, à elle et aux autres.

« Ainsi Dora s'était comportée avec les enfants de la même manière que la gouvernante s'était comportée envers elle-même. Une déduction s'imposait, la même qui découlait de son tacite consentement aux relations de son père avec Mme K…, à savoir que, durant toutes ces années elle avait été amoureuse de M. K… » (ibid.)

Freud nous livre enfin la révélation que, le connaissant, l'on sentait venir depuis un moment déjà : Dora « avait été amoureuse de M. K… ». Puisqu'elle avait repoussé violemment ses avances en allant jusqu'à le gifler, cette violence était, en réalité dirigée contre elle-même. C'est elle-même qu'elle aurait voulu gifler pour s'être entichée d'un homme qui aurait pu être son père. Et, pour Freud, cette découverte permet en même temps d'expliquer « son tacite consentement aux relations de son père avec Mme K… ».

Freud évoque ensuite la réaction de Dora lorsqu'il lui fit part de son diagnostic : « Lorsque j'énonçai cette déduction, je ne rencontrai pas l'acquiescement de Dora. Elle raconta bien, aussitôt, que d'autres personnes encore, une cousine, par exemple, qui avait passé quelque temps à B… lui avaient dit : “ Mais tu es tout à fait folle de cet homme” ; cependant elle ne pouvait pas se rappeler avoir eu de tels sentiments. Plus tard, lorsque l'abondance du matériel qui surgissait lui rendit la dénégation plus difficile, elle avoua qu'il était possible qu'elle eût aimé M. K…, mais que c'était fini depuis la scène au bord du lac » « .

On le voit, la première réaction de Dora est de rejeter la déduction de Freud, ce qui, bien sûr, ne saurait être de nature à l'inciter à la remettre en question, mais, au contraire, à le renforcer dans la conviction de son bien-fondé.  Il ne manque pas de souligner que des personnes proches de Dora lui avaient dit qu'elle était folle de M. K… Mais il se garde bien de se demander si ces personnes n'avaient pas dit cela en matière de plaisanterie afin de faire enrager Dora qui leur paraissait éprouver bien peu de sympathie pour M. K… Certes, nous dit-il, Dora avait fini par avouer non pas qu'elle avait aimé M. K…, mais que cela était possible.  On peut pourtant se dire que Freud l'avait peut-être tellement bassinée avec « l'abondance du matériel » dont il prétendait disposer pour étayer sa conclusion, qu'elle avait préféré rendre l'éponge et lui dire ce qu'il avait tellement envie d'entendre. Il se peut aussi, ici comme ailleurs, que Dora ait fait semblant d'acquiescer parce qu'elle était curieuse de voir comment Freud allait utiliser ce demi-aveu.

Quoi qu'il en soit, la conclusion de Freud se heurte à une objection très forte, pour ne pas dire rédhibitoire : si Dora avait effectivement été amoureuse de M. K…, pourquoi diable aurait-elle rejetée si violemment  ses propositions ? Freud reconnaît qu'il y a là une sérieuse difficulté, mais il choisit de ne le faire que dans une note de bas de page : « Ici se pose une question : si Dora a aimé M. K…, comment expliquer le refus dans la scène du lac ou du moins sa forme brutale, impliquant une exaspération aigrie ? Comment une jeune fille amoureuse pouvait-elle voir un outrage dans une sollicitation qui — comme nous allons l'apprendre plus loin — n'avait pas du tout été exprimée de manière grossière ou indécente ? » (p. 26, note 1).

Freud nous dit ensuite que Dora, qui accusait volontiers son père de faire « de ses maladies des prétextes dont il se servait » (p. 26), ne manquait pas de l'imiter. Elle imite aussi Mme K… chez qui elle a aussi remarqué une propension à se servir de ses maladies : « M. K… passait une partie de l'année en voyage ; toutes les fois qu'il rentrait il trouvait sa femme souffrante qui, la veille encore, Dora le savait, était bien portante » (ibid.) Freud se dit alors que « ses propres alternances de santé et de maladie […] devaient être considérées comme dépendant de causes analogues à celles qui agissaient chez Mme K… » (ibid.).

Freud cherche alors des éléments susceptibles de confirmer son hypothèse : « Dora avait présenté une infinité de crises de toux et d'aphonie ; la présence de l'être aimé pouvait-elle avoir eu une influence sur l'apparition et la disparition des phénomènes morbides ? Si tel était le cas une coïncidence trahissant la chose devait se laisser découvrir quelque part. Je demandai quelle était la durée moyenne de ces crises. À peu près trois à six semaines. Combien de temps avait duré l'absence de M. K… ? Elle devait en convenir : trois à six semaines aussi. Elle montrait ainsi par sa maladie son amour pour M. K…, comme la femme de celui-ci sa répulsion.

« Seulement, il fallait admettre qu'elle avait un comportement inverse de celui de Mme K… ; elle était malade pendant l'absence de M. K… et bien portante à son retour. Ceci semblait bien s'accorder avec la réalité, tout au moins pour la première période des crises ; ultérieurement la nécessité s'établit d'effacer la coïncidence des crises de maladie avec l'absence de l'homme secrètement aimé, afin de ne pas trahir le secret par la répétition de la coïncidence. Seule, la durée de la crise demeura comme marque de sa signification primitive » (p. 27).

Freud ne veut pas voir qu'il y a une différence essentielle entre les maladies de Dora et celles de Mme K… : à la différence de celles de Dora, les maladies de Mme K… étaient feintes. Peut-être Freud, bien qu'il ne le dise pas, suppose-t-il que les maladies de Dora, elles aussi, étaient feintes.  Mais, outre que, rappelons-le, Dora avait présenté des troubles respiratoires dès l'âge de huit ans, bien avant donc qu'elle ne connaisse M. K…, si, dans le cas de Mme K…, il est très facile d'expliquer pourquoi elle feignait de tomber malade dès que son époux revenait. Freud d'ailleurs nous a dit lui-même la maladie notamment « lui permettait de se soustraire aux odieux devoirs conjugaux » (p. 26), dans le cas de Dora, on ne voir vraiment pas quel intérêt elle aurait pu avoir à simuler des crises de toux et de l'aphonie, pendant les absences de M. K…

Quand la maladie de Dora coïncide avec l'absence de M. K…, pour Freud cela prouve évidemment que celle-ci est à l'origine de celle-là. Mais, quand la maladie de Dora et l'absence de M. K… ne coïncident pas, cela ne prouve nullement selon Freud que, comme on aurait pu le penser, la première est sans lien avec la seconde, mais témoigne seulement du souci d' « effacer la coïncidence », souci bien étrange puisque jamais personne avant Freud n'avait, semble-t-il, remarqué cette coïncidence. On peut, de plus, se demander pourquoi le souci d' « effacer la coïncidence » n'a pas concerné également la durée de la crise.

Freud ne semble pas avoir le moins du monde cherché à expliquer pourquoi Dora avait des crises de toux quand M. K… était absent. La toux peut être une façon de faire remarquer sa présence quand quelqu'un ne nous a pas vu ou quand il fait semblant de ne pas nous voir. Mais quand quelqu'un est absent, il semble bien vain d'essayer d'attirer son attention en toussant. En revanche, Freud croit pouvoir nous expliquer pourquoi Dora devient aphone en l'absence de M. K… et il nous propose « l'interprétation symbolique suivante : pendant que l'aimé était au loin, elle renonçait à la parole qui perdait toute sa valeur puisqu'elle ne pouvait pas lui parler, à lui » (ibid.).

Il n'est pas besoin d'être médecin pour se dire qu'il est saugrenu de chercher d'emblée une interprétation symbolique à l'aphonie d'une jeune fille qui a de très fréquentes crises de toux et a souffert dès l'enfance de gêne respiratoire. L'apparition de l'aphonie se situe manifestement dans le prolongement de ses troubles antérieurs, pour ne pas dire qu'elle semble en être la suite logique. Avant de songer à une explication symbolique, Freud aurait assurément mieux fait d'envoyer Dora consulter un oto-rhino-laryngologue.

Quoi qu'il en soit, on pourrait croire que, satisfait d'avoir trouvé une interprétation d'ordre psychique aux troubles de Dora, Freud s'en tiendrait à cette explication. Mais ce serait bien mal connaître les ressources inépuisables de son esprit. Après nous avoir expliqué la maladie de Dora par le fait qu'elle était amoureuse de M. K…, il va lui apprendre et nous apprendre qu'il fallait aussi faire intervenir la liaison de son père avec Mme K… : « Je dus faire remarquer à la malade que sa maladie actuelle était tout aussi motivée et tendancieuse que celle de Mme K…, dont elle avait bien compris le sens. Je lui dis qu'elle avait, sans doute, un but qu'elle espérait atteindre et que ce but ne pouvait être autre que celui de détourner son père de Mme K… […] J'étais, lui dis-je, tout à fait convaincu qu'elle guérirait instantanément si son père lui annonçait qu'il sacrifiait Mme K… à sa santé» (p. 29).

Il est difficile de ne pas être surpris par cette nouvelle explication qui semble bien mal s'accorder avec la précédente. Si elle est amoureuse de M. K…, pourquoi Dora serait elle si contrariée de la liaison de son père avec Mme K… ? Elle devrait, au contraire, s'en féliciter, éprouver moins de scrupules et se sentir plus libre de s'abandonner à son amour pour M. K… Mais l'on devine que Freud nous prépare à de nouvelles révélations sur les amours de Dora.

Et l'on ne va pas tarder à en avoir la confirmation. Après quelques remarques générales sur la façon dont certaines personnes se servent de leur maladie ou, les enfants notamment, feignent d'être malades pour que l'on s'intéresse davantage à elles, Freud revient au cas de Dora : « Comme les accusations contre le père se répétaient avec une fatigante monotonie et que la toux persistait, je fus conduit à penser que ce symptôme devait avoir un sens en rapport avec le père » (p. 32).

Jusque-là Freud n'avait fait intervenir que M. K… pour expliquer les troubles de Dora. Et voilà qu'il fait maintenant appel au père de Dora. Est-ce à dire qu'il va attribuer à celui-ci le même rôle que celui qu'il a attribué celui-là ? Cela semble difficile à croire, mais quand on connaît Freud, on sait que pour lui une hypothèse est d'autant plus séduisante qu'elle paraît plus improbable.

Nous n'allons pas tarder à en avoir la confirmation. « Lorsque Dora, continue Freud, eut souligné une fois de plus que Mme K… n'aimait son père que parce qu'il était fortuné, je m'aperçus, grâce à certaines petites particularités de son mode de langage — particularités que je néglige ici comme je le fais de la plus grande partie purement technique du travail psychanalytique — que cette proposition masquait son contraire : à savoir que son père n'avait pas de fortune. Ceci ne pouvait avoir qu'un sens sexuel : mon père est, en tant qu'homme, impuissant  [12]. Lorsqu'elle eut approuvé cette interprétation, avouant avoir eu consciemment cette pensée, je lui montrai en quelle contradiction elle tombait en persévérant d'une part à croire que les rapports avec Mme K… étaient d'ordinaires relations amoureuses et en affirmant d'autre part que son père était impuissant c'est-à-dire incapable d'entretenir de pareilles relations » (p. 33).

Disons tout d'abord que l'on aurait aimé savoir quelles sont ces « petites particularités de son mode de langage » qui ont permis à Freud de deviner que Dora pensait que Mme K… voulait faire entendre le contraire de ce qu'elle disait. Il prétend qu'il les néglige volontairement. Mais, s'il les néglige c'est sans doute parce qu'il se rend compte que ses lecteurs risquent de ne pas les juger aussi convaincantes que lui.

Lorsque Dora dit que Mme K… aime son père parce qu'il est « fortuné », Freud nous invite donc à traduire « fortuné » par « sans fortune », ce qui, à moins d'être un freudien convaincu, est bien difficile à avaler, et traduire ensuite « sans fortune » par « impuissant », ce qui, non plus, ne va pas du tout de soi.  À une explication claire et parfaitement crédible Freud substitue deux explications incompréhensibles, la seconde plus encore que la première. Une femme peut aimer un homme bien qu'il soit sans fortune mais rarement parce qu'il est sans fortune et encore moins parce qu'il est impuissant.  

Mais, nous dit-il, son interprétation a été approuvée par Dora et il lui a lui-même fait remarquer alors l'incohérence de ses affirmations : « Lorsqu'elle eut approuvé cette interprétation, avouant avoir eu consciemment cette pensée, je lui montrai en quelle contradiction elle tombait en persévérant, d'une part, à croire que les rapports avec Mme K… étaient d'ordinaires relations amoureuses et en affirmant, d'autre part, que son père était impuissant, c'est-à-dire incapable d'entretenir de pareilles relations » On est tout d'abord étonné que Dora ait approuvé l'interprétation de Freud, mais l'on peut supposer de nouveau que, selon son habitude, il l'a bassinée jusqu'à ce que, pour avoir la paix, elle finisse par lui dire qu'il avait raison ou qu'elle a voulu feindre d'entrer dans son jeu par pure curiosité. Quoi qu'il en soit, on est surtout étonné que Freud lui ait alors reproché son incohérence. C'est lui, en effet, qui a décrété que « fortuné » voulait dire « sans fortune » et que « sans fortune » voulait dire « impuissant ». Elle n'y aurait certainement  jamais pensé toute seule.

Freud nous apprend ensuite que Dora rejeta son objection : « Sa réponse démontra qu'elle n'avait pas besoin d'admettre cette contradiction. Elle savait fort bien, dit-elle, qu'il existait plus d'une manière d'assouvissement sexuel. La source de ses connaissances, cependant, s'avéra une fois de plus introuvable. Lorsque je lui demandai si elle entendait parler ainsi de l'utilisation d'autres organes que les organes génitaux dans les rapports sexuels, elle me répondit par l'affirmative et je pus poursuivre en lui disant que certainement elle devait penser aux organes qui chez elle se trouvaient dans un état d'irritation : la gorge et la cavité buccale. À vrai dire, elle voulait se cacher à elle-même ses pensées, mais c'était justement pour que le symptôme pût apparaître qu'elle ne devait pas se faire une idée nette de la réalité. La suite du raisonnement était pourtant inéluctable, cette toux survenant par quintes et provoquée habituellement par un chatouillement dans le gosier, représentait une situation de satisfaction sexuelle per os entre les deux personnes dont les relations amoureuses la préoccupaient sans cesse. Le fait que la toux ait disparu très peu de temps après cette explication tacitement acceptée s'accorde très bien avec cette conception ; mais nous ne voulûmes pas attacher trop de prix à ce changement, puisqu'il s'était si souvent déjà effectué spontanément » (pp. 33-34). 

La réponse de Dora est de nature à satisfaire Freud. Elle, lui permet, en effet, d'établir une relation entre les troubles de la jeune fille et les relations de son père avec Mme K… Mais Freud oublie une nouvelle fois que la toux de Dora s'est manifestée longtemps avant que son père ait des relations avec Mme K… On a de plus beaucoup de peine à admettre que Mme K… ait pu se contenter de relations amoureuses seulement buccales. Il faudrait de plus savoir en quoi elles consistaient précisément. S'il s'agissait seulement de baisers sur la bouche, ceux-ci constituent généralement, si j'ose ainsi dire, une simple mise en bouche. Mais Freud pense évidemment à des fellations. Or, outre que beaucoup de femmes, et on les comprend, ne goûtent guère cette pratique, dans le cas présent l'hypothèse paraît exclue, si le père de Dora est vraiment impuissant. La fellation, autant que je sache, se pratique sur un sexe en érection, et un homme impuissant est incapable d'avoir une érection. Sucer un sexe au repos n'est sans doute pas impossible, mais doit être bien malaisé, et je tendrais à croire que cette pratique ne saurait être que rarissime. Notons que, cette fois-ci, Dora n'approuve pas explicitement la conclusion de Freud. Il ne nous parle, en effet que d'une «  explication tacitement acceptée ». L'approbation de Dora est donc sujette à caution.

Comme on le découvre peu après, les relations buccales auxquelles pense Freud ne sont pas seulement des baisers sur la bouche, mais bel et bien des fellations, en dépit de la prétendue impuissance du père de Dora : « Les moins repoussantes parmi ce qu'on appelle perversions sexuelles sont très répandues dans notre population, comme chacun le sait, à l'exception des médecins auteurs de travaux sur ces sujets. Ou plutôt ces auteurs le savent aussi, mais s'efforcent seulement de l'oublier au moment même où ils prennent la plume pour en traiter. Il n'était donc pas stupéfiant que notre hystérique, âgée bientôt de 19 ans, et qui avait entendu parler de semblables rapports sexuels (la succion de la verge), développât un pareil fantasme inconscient et l'exprimât par une sensation d'irritation dans la gorge et par la toux. Il n'était pas non plus surprenant de la voir arriver, sans éclaircissements extérieurs, à un pareil fantasme, ainsi que je l'ai constaté avec certitude chez d'autres malades. La condition somatique préalable d'une semblable création libre de l'imagination, qui coïncide avec la manière d'agir des pervers, était due chez elle à un fait digne d'attention. Elle se rappelait très bien avoir été, dans son enfance, une suçoteuse. Le père aussi se souvenait de l'avoir sevrée de cette habitude qui s'était perpétuée chez elle jusqu'à l'âge de 4 ou 5 ans. Dora elle-même avait gardé dans sa mémoire une image nette de sa première enfance : elle se voyait assise par terre dans un coin, suçant son pouce gauche, tandis qu'elle tiraillait en même temps, de la main droite, l'oreille de son frère […] Ainsi ce fantasme pervers, tellement choquant de la succion du pénis, a une origine des plus innocentes ; ledit fantasme est la refonte d'une impression, qu'il faut appeler préhistorique de la succion du sein de la mère et de la nourrice, impression qui d'ordinaire fut ravivée quand on a eu l'occasion de voir des enfants au sein. Le plus souvent, c'est le pis de la vache, représentation intermédiaire, qui sert à établir la transition entre le mamelon et le pénis  » (pp. 36-37).

Ainsi, si l'en doit en croire Freud, toutes les petites filles parce qu'elles ont commencé par sucer le sein de leur mère ou la tétine de leur biberon, et se sont mises ensuite à sucer leur pouce, seraient tout naturellement préparées à accueillir et à nourrir le fantasme de la fellation. En ce qui concerne Dora, les propos de Freud concernant l'origine du fantasme de la fellation sont pour le moins contradictoires. Il commence, en effet, par nous dire que Dora « avait entendu parler de semblables rapports sexuels » et aussitôt après qu'elle était arrivée à ce fantasme « sans éclaircissement extérieurs ».

Je ne prétends pas évidemment que jamais personne n'aurait pratiqué de fellation sans en avoir préalablement entendu parler. Je ne crois pas, comme René Girard, que le désir est toujours mimétique. Il a bien fallu que quelqu'un commence. Je crois néanmoins que beaucoup de gens, pour ne pas dire la plupart, n'avaient pas la moindre idée de cette pratique avant qu'ils ne la découvrent au hasard d'une conversation ou d'une lecture. Pour ma part, je n'avais jamais imaginé que l'on pût avoir envie de sucer un pénis en érection, avant d'avoir appris l'existence, je ne me rappelle plus ni quand ni comment, d'un tel exercice. Et je pense que, « sans éclaircissements extérieurs », je l'ignorerais encore.

Freud prétend que, si la succion du sein conduit naturellement au fantasme de la succion du pénis, c'est parce qu'il existe une « représentation intermédiaire qui sert à établir la transition entre le mamelon et le pénis », à savoir « le pis de la vache ». Mais, si certains enfants peuvent être amenés à assimiler le pis de la vache à un pénis, c'est parce qu'ils ne connaissent encore qu'une seule des fonction du pénis : la miction. S'ils savaient que le pénis peut entrer en érection, cette assimilation ne leur viendrait sans doute pas à l'esprit.

Freud soulève ensuite une autre difficulté : « Une question se pose : “Comment cette situation sexuelle imaginée par elle s'harmonise-t-elle avec ce phénomène de l'apparition et de la disparition des manifestations morbides qui coïncident avec la présence et l'absence de l'homme aimé ?” » (p. 37). Mais Freud n'a soulevé cette éventuelle objection que parce qu'il savait que, comme tant d'autres, il pouvait la balayer aisément : « Il n'est pas nécessaire que les diverses significations d'un symptôme s'accordent entre elles, c'est-à-dire se complètent pour former un ensemble. Il suffit que cet ensemble soit constitué par le thème qui a donné naissance à tous les symptômes différents » (p. 38). Si l'on comprend bien, les diverses explications d'un symptôme n'ont pas besoin d'être complémentaires ; elles peuvent très différentes, voire contradictoires, pourvu qu'elles soient toutes de même nature, sexuelle, bien sûr. Pour Freud, elles n'en ont d'ailleurs jamais d'autres.

Mais poursuivons notre lecture. On sentait depuis un certain temps déjà que Freud nous préparait à une importante révélation et c'est effectivement ce qu'il nous annonce : « La répétition incessante des mêmes pensées relatives aux rapports de son père avec Mme K… permit de faire encore dans l'analyse de Dora une autre découverte importante.

« Il est permis de qualifier d'hyperpuissante une telle série d'idées, mieux encore, de renforcée, de prévalente, cela au sens de Wernicke ; malgré son contenu en apparence correct, son caractère pathologique se trahit par une particularité : c'est que tous les efforts intellectuels conscients et volontaires n'arrivent ni à la réduire ni à la supprimer. Car on peut se rendre maître de toute pensée normale, quelle qu'en soit l'intensité. Dora sentait très bien qu'il convenait de porter sur ses pensées relatives à son père un jugement particulier. “Je ne puis penser à rien d'autre”, gémissait-elle souvent. “Mon frère me dit bien que nous n'avons pas le droit de critiquer les actions de papa, que nous devrions peut-être même nous réjouir qu'il ait trouvé une femme à laquelle il puisse s'attacher, puisque maman le comprend si mal. Je reconnais que mon frère a raison, je voudrais penser comme lui, mais je ne peux pas. Je ne peux pas pardonner à mon père” » (pp. 38-39).

Pour affirmer que la réaction de Dora à la relation extraconjugale de son père a « un caractère pathologique », Freud invoque la façon très dont son frère réagit à cette situation. Mais cette différence de réaction tient d'abord et peut-être uniquement au fait que Dora est une fille et son frère un garçon. Dans un tel cas, le garçon a tendance à prendre plutôt le parti de son père et la fille celui de sa mère. Plus ou moins consciemment, le garçon se dit, en effet, que, quand il sera lui-même marié et commencera à se lasser de sa femme, il aura peut-être bien envie de faire comme son père, et c'est d'ailleurs ce que fera Otto, le frère de Dora [13]. Quant à la fille, elle se dit évidemment qu'une fois mariée, elle n'aura aucune envie que son époux aille chercher son bonheur ailleurs.

Mais Freud s'est bien gardé d'envisager cette explication, car il en a déjà une et il y tient : « En présence d'une semblable idée prévalente, après avoir pris connaissance et des motifs conscients et des vaines objections qui s'opposent à ces derniers, que convient-il de faire ? On se dit que cette série d'idées prévalentes doit son renforcement à l'inconscient. Elle ne peut être résolue par le travail intellectuel, soit qu'elle-même s'étende avec sa racine jusqu'au matériel inconscient refoulé, soit qu'une pensée inconsciente se cache derrière elle. Cette pensée inconsciente lui est la plupart du temps directement opposée. Les pensées opposées, contraires, sont toujours étroitement liées les unes aux autres et sont accouplées de façon à ce que l'une d'entre elles soit très intensément consciente, tandis que son antagoniste demeure refoulée et inconsciente. Cette corrélation est le résultat du processus de refoulement. Le refoulement, en effet, a souvent été effectué de telle sorte que la pensée opposée à celle qui doit être refoulée a été renforcée à l'excès. J'appelle ceci renforcement de réaction et je qualifie cette pensée, qui s'est affirmée dans le conscient et se montre indissoluble à la manière d'un préjugé, de pensée réactionnelle. Ces deux idées sont alors l'une à l'autre comme les pointes d'une couple d'aiguilles aimantées astatiques. L'idée réactionnelle retient, grâce à un certain excès d'intensité, la pensée choquante dans le refoulement, mais, pour cette raison, elle est elle-même “amortie” et rendue inattaquable par le travail intellectuel conscient. Le moyen propre à enlever à l'idée prévalente sa force trop grande est alors de rendre consciente l'idée inconsciente qui lui est opposée » (p. 39).

Selon Freud, si je comprends bien, l'idée prévalente de Dora, à savoir sa condamnation sans appel et quasi obsessionnelle de la liaison de son père avec Mme…, relèverait d'une “pensée réactionnelle”, c'est-à-dire qu'elle serait le contrecoup du refoulement d'une autre pensée « directement opposée », refoulement qui aurait pour effet de conférer à la « pensée réactionnelle » un degré d'intensité particulièrement élevé. Cette autre pensée, Freud voulant, bien inutilement, puisque l'on peut déjà le deviner, ménager un effet de surprise, ne nous révèle pas encore en quoi elle consiste. Mais peut-être aussi préfère-t-il éviter de nous la dévoiler tout de suite parce qu'il se rend plus ou moins bien compte que le cas de Dora illustre assez mal son propos. À la page suivante, en effet, il va enfin nous faire part de sa grande découverte : Dora est « amoureuse de son père ».

Mais, si l'on repense alors à ce que Freud nous a dit à la page précédente, on ne s'y retrouve plus très bien. Si, en effet, Dora refoule la pensée qu'elle est amoureuse de son père, en ce cas, loin d'être « directement opposée » à la pensée refoulée, la pensée réactionnelle en dérive directement ; elle en est la conséquence logique. C'est une pensée complémentaire ; ce n'est nullement une pensée contraire. Si Dora était effectivement amoureuse de son père, il serait tout à fait normal, tout à fait naturel qu'elle supportât extrêmement mal la liaison de celui-ci avec Mme K… Quand cela l'arrange, Freud décrète aussitôt que le contraire, c'est la même chose. Mais ici ce qu'il appelle le contraire est effectivement la même chose. Il s'ensuit donc logiquement que, si Dora refoulait l'idée qu'elle est amoureuse de son père, elle devrait en même temps refouler le profond sentiment de réprobation que lui inspire la liaison de son père. Loin de s'y opposer, elle devrait au contraire l'approuver et l'encourager.

Venons-en donc à l'annonce que nous fait Freud de sa nouvelle découverte : « Vérifions, dans l'exemple que nous donne Dora, la première hypothèse : suivant celle-ci, la jeune fille ignore la racine de sa préoccupation obsédante relative aux rapports de son père avec Mme K…, parce que ladite racine se trouve dans l'inconscient. D'après la situation, d'après les symptômes, il n'est pas difficile de deviner ce qu'est cette racine. Le comportement de Dora témoignait d'un intérêt plus vif que celui auquel on eût pu s'attendre de la part d'une fille, elle sentait et agissait plutôt comme une femme jalouse, comme sa mère eût été en droit de le faire. En plaçant son père devant cette alternative : “Elle ou moi”, en lui faisant des scènes, en le menaçant de se suicider, Dora se substituait évidemment à sa mère. S'il est vrai que la toux ait eu comme point de départ le fantasme d'une situation sexuelle, Dora se mettait ici à la place de Mme. K… Elle s'identifiait donc avec les deux femmes aimées, l'une jadis et l'autre maintenant, par son père. On peut aisément conclure de tout cela que son attachement à son père était bien plus ardent qu'elle ne le savait ou bien qu'elle ne voulait en convenir, bref, qu'elle était amoureuse de son père » (p. 40).

Freud nous révèle donc enfin clairement ce que l'on avait déjà deviné, à savoir que, selon lui, Dora n'était pas seulement amoureuse de M. K…, mais l'était aussi de son père. Et l'on sent tout de suite que cette nouvelle découverte en annonce une autre, notamment lorsque Freud nous dit que « Dora se mettait ici à la place de Mme K… ». Nous n'allons d'ailleurs pas tarder à la découvrir.

Freud nous dit tout d'abord qu'en se montrant violemment hostile à la liaiso de son père avec Mme K…, « Dora se substituait évidemment à sa mère ». Mais Dora n'a pas besoin d'être amoureuse de son père pour se mettre à la place de sa mère. C'est ce que font la plupart des jeunes filles quand leur père trompe leur mère. Et redisons-le, c'est une réaction tout à fait naturelle, car elles n'ont aucune envie de subir le même sort que leur mère quand elles seront elles-mêmes mariées. Freud prétend que Dora se met également « à la place de Mme K… ». Ce qui le prouve, c'est sa toux, celle-ci ayant eu « comme point de départ le fantasme d'une situation sexuelle ». Freud, une nouvelle fois, oublie que le point de départ de la toux de Dora est plus ancien, puisqu'elle s'est manifestée « vers l'âge de 12 ans » (loc.cit.). Il oublie également de nouveau que Dora avait déclaré que son père était impuissant ce qui n'est guère compatible avec le fantasme de la fellation. Pour ma part, j'ai d'ailleurs tendance à penser qu'un tel fantasme aurait été plus propre à faire vomir Dora qu'à la faire tousser. Quoi qu'il en soit, Dora, selon Freud, se met à la place des deux femmes aimées successivement par son père. On ne saurait donc douter qu'elle ne fût amoureuse de son père.

Selon Freud, c'est dès la petite enfance que se manifestent les relations amoureuses entre parents et enfants : « J'ai appris à considérer de pareilles relations amoureuses inconscientes entre père et fille, mère et fils, comme la reviviscence de germes sensitifs infantiles. Ils sont reconnaissables à leurs conséquences anormales. J'ai exposé ailleurs [14] avec quelle précocité se manifestait l'attraction sexuelle entre parents et enfants, et j'ai montré que le mythe d'Œdipe devait sans doute être compris comme une adaptation poétique de ce qui est typique dans ces relations » (p. 40). 

J'ai déjà discuté cette thèse, une des plus imbéciles et des plus choquantes de Freud, dans mon livre Freud et Léonard de Vinci : Quand un déjanté décrypte un géant [15]. Je me contenterai donc, de quelques brèves remarques. Quoi que prétende Freud, la profonde tendresse que les parents éprouvent pour leurs enfants n'est aucunement d'ordre sexuel, non plus que l'attachement des enfants à leurs parents. La nature, dans sa sagesse, a établi une barrière très stricte entre les liens qui unissent les parents et les enfants et l'attirance sexuelle. Celle-ci et ceux-là répondent à la même fin essentielle, la perpétuation de l'espèce, mais de manières différentes et complémentaires. Celle-ci sert bien sûr à assurer la procréation, tandis que ceux-là visent à assurer la protection des enfants dont, à la différence des petits d'animaux, la survie reste très longtemps dépendante de la vigilance des adultes. Je doute fort qu'aucun homme soit jamais entré en érection à la vue d'un bébé tout nu. Certes, je n'ignore pas que certains parents peuvent hélas ! avoir des rapports incestueux avec leurs enfants. Il s'agit le plus souvent, pour ne pas dire presque toujours, de pères qui abusent de leurs filles, mais celles-ci alors ne sont généralement plus des enfants.  

Freud nous fait part ensuite de la façon dont Dora a accueilli sa découverte : « Quand je déclarai à Dora que je considérais son penchant pour son père comme un véritable état amoureux, précocement apparu, elle me répondit comme d'habitude : “ Je ne m'en souviens pas”, mais elle me fit part aussitôt d'un fait analogue relatif à sa cousine (du côté maternel), âgée de 7 ans, et chez laquelle elle croyait souvent voir comme un reflet de sa propre enfance. La petite cousine avait été une fois témoin d'une discussion orageuse entre ses parents, et elle chuchota à l'oreiller de Dora venue en visite peu après : “Tu ne peux pas te figurer comme je déteste cette personne-là ! (en désignant sa mère). Et si elle meurt un jour, j'épouserai mon papa. J'ai coutume de voir dans les associations qui révèlent quelque chose en accord avec ce que j'allègue une confirmation apportée par l'inconscient. L'inconscient ne peut proférer d'autre “oui' ; un “non” inconscient n'existe par du tout » (p. 41).

Dora, bien sûr, n'a donc pas confirmé le diagnostic de Freud. Elle ne l'a du moins pas fait directement, car, selon lui, elle l'a fait indirectement en lui parlant alors d'une petite cousine qui, à l'âge de 7 ans, avait déclaré qu'elle voulait épouser son papa. Et cette confirmation est à ses yeux d'autant plus certaine qu'elle est « apportée par l'inconscient ». Celui-ci ne manque pas de s'acquitter aussitôt de la tâche que Freud attend de lui. Quand l'un des ses patients refuse de confirmer ses hypothèses, son inconscient s'empresse alors de réparer sa gaffe. Bien entendu, comme lui-même le remarque, l'inconscient des patients de Freud ne lui dit jamais « non » : il sait trop bien tout ce qu'il lui doit. Quoi qu'il en soit, la confirmation que l'inconscient de Dora est censé avoir apportée à la déduction de Freud est en l'occurrence bien peu convaincante. Car les petits garçons et les petites filles qui disent vouloir épouser leur maman ou leur papa quand ils seront grands, sont très nombreux. Mais ils n'ont bien sûr pas la moindre idée des ébats auxquels se livrent les papas et les mamans. Quand ils sont mis au courant, souvent par des camarades à l'école, ils sont généralement choqués et ont du mal à le croire [16]. En tout cas, à partir de ce jour, ils ne parlent plus jamais d'épouser leur papa ou leur maman.

Mais poursuivons notre lecture : « Durant de longues années, cet état amoureux envers son père ne s'était pas manifesté ; bien au contraire, elle avait été longtemps dans les meilleurs termes avec la femme qui l'avait supplantée auprès de son père, et elle avait même, comme ses autoreproches nous l'ont appris, favorisé les rapports de celle-ci avec son père. Cet amour (pour le père) devait donc avoir été récemment ravivé, et en ce cas nous pouvons nous demander dans quel but. Évidemment, en tant que symptôme réactionnel, pour exprimer autre chose qui demeurait puissant dans l'inconscient. En l'occurrence, je devais penser, en premier lieu, que l'amour pour M. K… était cette chose réprimée. Il me fallait admettre que cet amour-là durait encore, mais se heurtait depuis la scène du lac, pour des raisons inconnues, à une vive résistance et que la jeune fille avait ressuscité et renforcé l'ancienne inclination pour son père afin de ne plus garder aucune notion consciente de son premier amour de jeune fille devenu maintenant pénible pour elle. C'est alors aussi que je me rendis compte d'un conflit susceptible de bouleverser la vie psychique de la jeune fille. Elle était, d'une part, pleine de regrets d'avoir repoussé les sollicitations de M. K…, pleine de la nostalgie de lui et des petits témoignages de sa tendresse ; d'autre part se dressaient de puissants motifs, parmi lesquels se devinait aisément son orgueil, dirigés contre ces tendres et nostalgiques émois. C'est ainsi qu'elle en était venue à se persuader qu'elle en avait fini avec M. K… — c'était le bénéfice que lui procurait ce typique processus de refoulement — et elle était cependant obligée d'appeler à son secours, pour lutter contre l'amour qui s'opposait continuellement à son conscient, l'inclination infantile pour son père et d'exagérer encore celle-ci. Mais le fait qu'elle eût été presque sans relâche en proie à cette exaspération de jalousie pouvait être déterminé d'une autre manière encore » (pp. 41-42).

J'ai cité en entier ce long paragraphe, afin que le lecteur pût bien mesurer la complexité et l'incohérence de la démarche freudienne. Selon Freud, Dora était déjà amoureuse de son père bien avant d'exprimer témoigner une vive hostilité envers la liaison de celui-ci avec Mme K… Cet amour toutefois « ne s'était pas manifesté ». Voilà qui est étrange. On demande bien sur quoi Freud peut se fonder pour affirmer que Dora était amoureuse de son père si cet amour ne s'est manifesté en aucune manière. Bien au contraire, le comportement de Dora était à l'opposé de ce qu'il aurait dû être si elle avait effectivement été amoureuse de son père, puisqu'elle favorisait les relations de son celui-ci avec sa maîtresse. Freud n'en est pas moins persuadé que l'amour que, selon lui, Dora éprouverait actuellement pour son père, est un amour « récemment ravivé ». Voilà qui est de nouveau étrange. J'ai dû mal à comprendre comment on peut raviver un amour. J'aurais, en effet, tendance à croire que, s'il doit se raviver, il se ravive tout seul.

Mais Freud ne doute pas que Dora a bel et bien su raviver l'amour qu'elle avait autrefois nourri pour son père sans s'en douter le moins du monde, et il peut même nous expliquer pourquoi. L'hypothèse qu'elle n'ait jamais été amoureuse ni de son père ni de M. K… ne l'effleure pas un seul instant. L'hypothèse que ce prétendu amour pour son père se soit ravivé tout seul ne l'effleure pas non plus : ce serait trop simple.  Cette réactivation ne pouvait être (« évidemment ») qu'un « symptôme réactionnel ». Elle traduisait nécessairement autre chose que Dora s'efforçait d'enfouir tout au fond de son inconscient. Et, pour Freud, une première explication semblait s'imposer : Dora cherchait à oublier définitivement qu'elle avait été amoureuse de M. K… ; elle voulait « ne plus garder aucune notion consciente de son premier amour de jeune fille devenu maintenant pénible pour elle ».

Et voilà encore quelque chose de bien étrange. Pour refouler un sentiment pénible dont elle veut se persuader qu'elle l'a définitivement surmonté, Dora chercherait à raviver un autre sentiment qui devrait lui être bien plus pénible encore et qu'elle devrait plus que tout autre vouloir définitivement oublier. Car, s'il doit être assurément pénible pour une jeune fille de se dire qu'elle est amoureuse d'un homme qui pourrait être son père, il doit être bien plus pénible encore de se dire qu'elle est amoureuse de son père. Pour une jeune fille, le dernier homme dont elle puisse tomber amoureuse est normalement son père.

Tout cela est bien compliqué, et bien bizarre, mais la dernière phrase du paragraphe nous révèle que, pour Freud, ça ne l'est pas encore assez. Il pense, en effet, pouvoir expliquer cette reviviscence de l'amour de Dora pour son père « d'une autre manière encore » et il ajoute en note : « Ce que nous allons aussi découvrir ». Il veut ainsi nous mettre l'eau à la bouche sans apparemment se rendre compte que la plupart des lecteurs ont déjà deviné quelle était la nouvelle surprise qu'il nous préparait.

Il nous fait part ensuite de la réaction de Dora : « Je m'attendais à ce que mon explication provoquât chez Dora l'opposition la plus décidée. Le “non” que nous oppose le malade, après qu'on a présenté, pour la première fois, à la perception consciente l'idée refoulée, n'est qu'une preuve du refoulement. Le degré de décision de ce “non” laisse en quelque sorte mesurer l'intensité du refoulement. Si l'on ne considère pas ce “non” comme l'expression d'un jugement impartial, dont le malade n'est en effet pas capable, mais, si l'on passe outre et que l'on continue le travail, on a bientôt les premières preuves que le “non” signifie, dans ce cas, le “oui” attendu » (p. 42).

Freud semble déçu de ne pas rencontrer chez Dora « l'opposition la plus décidée » à laquelle il s'attendait. C'est que celle-ci est toujours à ses yeux la meilleure preuve de la pertinence de ses hypothèses. Quand un patient rejette énergiquement ses conclusions, Freud s'en réjouit vivement, persuadé qu'elles sont alors définitivement établies. Mais que l'on n'aille pas croire pour autant, comme l'on pourrait s'y attendre, qu'il s'inquiète lorsque le patient les approuve et qu'il soit alors tenté de les remettre en question. Il y voit également l'incontestable confirmation de leur bien fondé.

Dans les pages qui suivent, Freud va enfin nous révéler la troisième grande découverte qu'il a faite au sujet de Dora : amoureuse d'un homme qui pourrait être son père, amoureuse de son père, Dora l'est également de la femme de celui-là qui est en même temps la maîtresse de celui-ci : « Derrière l'idée prévalente qui avait pour objet les rapports de son père avec Mme K…, se dissimulait en réalité aussi un sentiment de jalousie dont l'objet était Mme K… — sentiment qui ne pouvait être fondé que sur une inclination homosexuelle » (p.43).

À l'origine de cette « inclination homosexuelle » de Dora pour Mme K… il y aurait, selon Freud, un violent rejet de la libido hétérosexuelle : «  Je n'ai pas encore réussi à faire une analyse d'homme ou de femme sans devoir tenir compte d'une telle tendance homosexuelle et assez prononcée. Là où, chez des femmes ou des jeunes filles hystériques, la libido sexuelle dirigée vers l'homme a subi une répression énergique, on trouve régulièrement, à la place, que la libido dirigée vers la femme a subi une sorte de renforcement ; cette inclination peut même être partiellement consciente » (pp. 43-44).

Non content d'avoir découvert que Dora était amoureuse de Mme K…, Freud a donc découvert en même temps que cette inclination, loin d'avoir été spontanée, comme pourtant le sont généralement les inclinations amoureuses, était la contrepartie de son profond refus des relations amoureuses avec les hommes. Pour Freud, les choses ne peuvent jamais être simples ; elles ne peuvent jamais être seulement ce qu'elles semblent être. Il faut toujours qu'un sentiment en masque un autre, généralement contraire, qu'une pulsion soit la contrepartie d'un refoulement et qu'une attirance soit le résultat d'un rejet. Si j'étais tenté de chercher à mon tour ce que masque cette constance de la démarche freudienne, j'y verrais sans hésiter un violent désir de se persuader et de persuader les autres de son extraordinaire pénétration, fruit d'un orgueil incommensurable. 

Ayant fait cette découverte, Freud entreprend alors d'interroger Dora sur ses relations avec Mme K… : « J'appris alors que la jeune femme et Dora, alors à peine nubile, avaient vécu pendant de longues années dans la plus grande intimité. Lorsque Dora habitait chez les K…, elle partageait la chambre de Mme K… ; le mari était délogé. Dora avait été la confidente et la conseillère de la jeune femme dans toutes les difficultés de sa vie conjugale ; il n'existait rien de quoi elles n'eussent parlé […] Au point de vue psychique, il serait intéressant de savoir comment Dora parvint à aimer l'homme dont son amie chérie disait tant de mal, problème qui peut être résolu si l'on comprend que, dans l'inconscient, les idées coexistent avec une commodité toute particulière, que les choses opposées se supportent sans se contrarier et que cet état se perpétue assez souvent jusque dans le conscient » (p. 44)

La grande intimité qui régnait entre Mme K… et Dora ne peut que confirmer Freud dans l'idée que celle-ci était amoureuse de son amie. Pourtant cela lui pose alors un problème : comment expliquer que Dora ait pu tomber amoureuse de M. K… dont sa femme lui disait tant de mal ? Passons sur le fait qu'en réalité le problème ne se pose pas puisque Dora n'a très probablement jamais été attirée par M. K… et a en tout cas nié l'avoir été. Passons sur le fait que les confidences de Mme K… seraient, au contraire, de nature à expliquer encore mieux, s'il en était besoin, le violent dégoût que Dora a ressenti lorsque M. K… l'a embrassée. Toujours est-il que la perplexité de Freud est très éphémère. À peine s'est-il posé la question qu'il a trouvé la réponse. Et cette réponse tient, bien sûr, en en un mot, celui que l'on attend : l'inconscient.  Dans l'inconscient, tout se concilie : toutes les difficultés s'élucident, toutes les contradictions se résolvent, toutes les obscurités s'éclaircissent, tous les sacs de nœuds se dénouent instantanément. Totalement dénué d'esprit critique, totalement dépourvu d'esprit logique, l'inconscient s'accommode de tout. 

Freud se sent donc tout à fait rassuré : « Je ne crois pas me tromper en admettant que les idées prévalentes de Dora, relatives aux rapports de son père avec Mme K…, étaient destinées, non seulement à réprimer l'amour jadis conscient pour M. K…, mais aussi à masquer l'amour, inconscient dans le sens le plus profond, pour Mme K… Les idées prévalentes étaient directement opposées à cette tendance. Dora ne cessait de répéter que son père l'avait sacrifiée à cette femme, elle manifestait bruyamment qu'elle lui enviait la possession de son père, et se dissimulait ainsi le contraire, à savoir qu'elle ne pouvait pas ne pas envier à son père l'amour de cette femme et qu'elle ne pouvait pas pardonner à cette dernière, tant aimée, la déception d'avoir été trahie par elle  [17]. Le sentiment de jalousie féminine était accouplé, dans l'inconscient, à une jalousie analogue à celle qu'aurait éprouvée un homme. Ces sentiments virils, ou pour mieux dire gynécophiles, doivent être considérés comme typiques dans la vie amoureuse inconsciente des jeunes filles hystériques » (pp. 45-46).

La condamnation par Dora des relations extraconjugales de son père s'expliquerait donc par le refoulement à la fois de son amour pour M. K… et de son amour pour son père. Freud ne songe pas un instant à de dire que, si Dora est effectivement amoureuse de Mme K…, alors il n'est plus nécessaire de supposer qu'elle est amoureuse de son père pour expliquer qu'elle ne supporte pas la liaison de celui-ci avec la femme qu'elle aime. Mais Freud n'est pas jamais prêt à renoncer à une hypothèse incongrue lorsqu'une autre hypothèse incongrue semble rendre la première caduque. Il ajoute toujours ; il ne retranche jamais. Dans le cas présent, il lui aurait pourtant été d'autant plus facile de renoncer à expliquer l'attitude de Dora par le refoulement de son prétendu amour pour M. K… qu'il dispose maintenant de deux autres explications différentes : Dora est jalouse de Mme K… parce qu'elle couche avec son père et elle est jalouse de son père parce qu'il couche avec Mme K… Peu importe que ces deux explications puissent paraître bien peu compatibles, l'une faisant intervenir un « sentiment de jalousie féminine » et l'autre, « une jalousie analogue à celle qu'aurait éprouvée un homme ». Une fois de plus, la résolution de cette apparente contradiction tient un seul mot : tout se passe « dans l'inconscient ».




Le premier rêve




Le deuxième chapitre analyse « le premier rêve » de Dora. « Celle-ci, nous dit Freud, me déclara avoir fait durant l'une des dernières nuits, un rêve, lequel n'était que la répétition d'autres exactement semblables qu'elle avait déjà eus plusieurs fois. Le seul fait qu'il s'agissait d'un rêve à répétition devait déjà éveiller ma curiosité ; dans l'intérêt du traitement, on pouvait envisager de faire entrer le rêve dans l'ensemble de l'analyse. Je résolus donc d'explorer très soigneusement ce songe » (p. 46).

Celui-ci est très simple, mais on peut compter sur Freud pour en donner une interprétation très compliquée. Le voici : « Il y a un incendie dans ma maison, me raconte Dora, mon père est debout devant mon lit et me réveille ; je m'habille vite. Maman veut encore sauver sa boîte à bijoux, mais papa dit : “Je ne veux pas que mes deux enfants et moi soyons carbonisés à cause de ta boîte à bijoux”. Nous descendons en hâte, et aussitôt dehors, je me réveille » (46).

À première vue, il n'y a rien à « explorer » dans ce rêve. Il est clair et cohérent. La réaction de la mère de Dora qui pense d'abord à sauver ses bijoux, de même que la réplique de son père, n'ont rien que de très naturel. Il n'y a donc, semble-t-il, aucune raison de prendre en compte ce rêve. Mais, pour Freud, un rêve est toujours une aubaine parce qu'il a mis au point dans L'Interprétation des rêves une technique qui lui permet de faire dire n'importe quoi à n'importe quel rêve et donc de lui faire dire tout ce qu'il veut lui faire dire.

Il s'emploie donc aussitôt à la mettre en œuvre : « Comme c'est un rêve à répétition, je demande naturellement quand elle l'a fait pour la première fois. Elle n'en sait rien. Mais elle se souvient d'avoir fait ce rêve à K… (l'endroit au bord du lac où s'est passée la scène avec M. K…), trois nuits de suite, puis il se répéta ici il y a quelques jours de cela. Le lien ainsi établi entre le rêve et les événements à L… accroît naturellement l'espoir que j'ai de parvenir à l'expliquer. mais je veux tout d'abord connaître la cause occasionnelle de son dernier retour et j'invite, par suite, Dora déjà formée à l'interprétation des rêves par quelques petits exemples précédemment analysés, à le réduire en ses éléments et à me communiquer ce qui lui vient à ce propos à l'esprit » .

Pour interpréter un rêve, il ne faut surtout pas, selon Freud, le considérer comme un tout, mais au contraire commencer par « le réduire en ses éléments ». Cela permet d'élargir considérablement le champ des interprétations possibles. L'analyste doit demander au patient de dire tout ce qui lui passe par la tête à propos de chaque mot du rêve pris isolément. Cela lui fournit un très grand nombre de nouveaux mots. Et, s'il ne trouve pas parmi eux ceux ou celui (un seul suffit généralement) dont il a besoin pour étayer l'interprétation qu'il a en vue, il n'a qu'à demander au patient de se livrer au même exercice à partir de chacun des mots très nombreux obtenus à la suite de la première opération. Il peut prolonger la manœuvre indéfiniment jusqu'à ce que le patient prononce enfin le mot attendu.

« Je pense bien à quelque chose, répond Dora, mais ce fait tout récent ne peut avoir aucun rapport avec le rêve que j'ai certainement déjà fait auparavant ». Tout autre que Freud en conclurait que ce fait ne saurait avoir joué le moindre rôle dans la genèse d'un rêve qui lui est antérieur. Mais, bien sûr, Freud n'en juge pas ainsi : « Cela ne fait rien, allez-y ; ce sera justement la dernière chose concernant le rêve ». On le voit, pour Freud, il est sans importance que le fait soit postérieur au rêve ; il n'en concerne pas moins celui-ci.

Dora consent malgré tout à lui dire de quoi il s'agit : « Eh bien, papa a eu ces jours-ci une dispute avec maman, parce qu'elle ferme la nuit la salle à manger. Or, la chambre de mon frère n'a pas de sortie spéciale, on n'y accède que par la salle à manger. Papa ne veut pas que mon frère soit ainsi enfermé. Il dit que cela ne va pas du tout et qu'on peut avoir besoin de sortir la nuit.

- Et vous avez alors pensé au danger de l'incendie ?

- Oui.

- Je vous prie de bien vouloir vous rappeler vos propres expressions, car ce sera peut-être utile. Vous venez de dire : qu'onpouvait avoir besoin de sortir la nuit » (pp. 46-47).

On devine aisément pourquoi Freud demande à Dora de se souvenir de ces mots. En effet, quand on a besoin de sortir la nuit, c'est le plus souvent parce que l'on a envie d'uriner. Il n'en faut pas plus que pour que Freud soit en alerte : il pressent qu'il tient là une piste, même s'il ne se sent pas encore en mesure de l'exploiter

Il continue donc à faire parler Dora qui poursuit ainsi : « Lorsque papa et moi arrivâmes alors à L…, il exprima sans ambages la peur d'un incendie. Il y avait eu un orage violent et nous avions vu que la petite maison n'avait pas de paratonnerre. Cette peur était donc tout à fait naturelle » (p. 47).

Le rêve de Dora était si simple qu'il pouvait sembler superflu d'en rechercher l'origine. Les rêves d'incendies sont assez fréquents et cela n'a rien d'étonnant puisque ce sont des mésaventures qui peuvent arriver à tout le monde et que tout le monde redoute. Mais celui de Dora s'explique d'autant mieux que les paroles que son père avait prononcées à leur arrivée à L… (c'est lui justement qui dans son rêve la réveille pour lui dire qu'il y a un incendie) étaient de nature à instiller dans son esprit la peur d'un éventuel incendie.

Si l'on doit donc chercher l'origine du rêve d'Emma, les paroles de son père en constituent de tout évidence l'origine la plus probable. Le père de Dora a tenu ces propos dés leur arrivée à L… et donc avant l'incident avec M. K… Mais pour Freud, même s'il était peut-être prêt à admettre qu'ils aient pu jouer un rôle dans la genèse du rêve, ils ne sauraient en constituer Freud l'origine unique ni même l'origine principale. Il tient absolument à ce qu'il y ait un lien, et un lien essentiel, entre le rêve de Dora et la scène avec M. K…

Il poursuit donc son interrogatoire : « Avez-vous fait le rêve durant les premières nuits à L… ou bien pendant les dernières nuits avant votre départ, par conséquent avant ou après la fameuse scène dans la forêt ? […]

« Elle répond tout d'abord : “Je ne sais pas”. Un instant après : “Je crois quand même que ce fut après”.

« Je savais donc maintenant que le rêve était une réaction à cet événement ». (ibid.)

Dora dit d'abord qu'elle ne sait pas, puis, après un moment, se rendant compte sans doute que ce n'est pas la réponse qu'attend Freud, elle se corrige et dit alors qu'elle croit que c'est après. Elle n'en est donc pas sûre, mais Freud lui en est aussitôt tout à fait sûr (« Je savais maintenant »). Il en était déjà sûr avant qu'elle ne lui répondît.

Bien que le contenu du rêve de Dora ne présente pas l'ombre d'une similitude avec l'incident dans la forêt avec M. K…, Freud veut à tout prix qu'il y en ait un lien, et un lien essentiel, entre les deux. Mais, en admettant même que le rêve ait effectivement eu lieu après l'incident avec M. K…, cela ne saurait suffire à établir un lien entre les deux. Le seul fait qu'une chose se produise après une autre ne saurait évidemment permettre de conclure qu'elles ont un lien entre elles. À ce compte-là tous les rêves que Dora a faits depuis l'incident devaient être avoir un lien avec lui. Ce n'est, bien sûr, pas le cas.

Freud ne doute plus guère d'avoir raison, mais il espère néanmoins que Dora va pouvoir encore le conforter un peu plus dans sa conviction et il relance donc l'interrogatoire : « Je continuai à questionner : “Combien de temps êtes-vous encore restée à L… après la scène,”

- Encore quatre jours, le cinquième je suis partie avec papa !

- À présent je suis sûr que le rêve a été l'effet immédiat de l'incident avec M. K… Vous avez eu ce premier rêve pour la première fois là-bas et pas avant. Vous n'y avez ajouté l'incertitude du souvenir que pour en effacer le rapport avec ce qui vous y était arrivé » .

En dépit du fait que rien dans le rêve de Dora n'offre le moindre rapprochement avec l'incident avec M. K…, Freud se déclare donc maintenant « sûr » que celui-là est « l'effet immédiat » de celui-ci. La preuve en est, selon lui, que le rêve a eu lieu « là-bas » c'est-à-dire à L… où habitaient M. et Mme K… Mais il oublie simplement que c'est « là-bas » que le père de Dora a évoqué un risque d'incendie, évocation provoquée par l'orage qui venait de se produire. Freud prétend également tirer argument du fait que Dora n'avait pas fait ce rêve avant. Mais c'est sans doute parce qu'avant son père n'avait jamais parlé de risque d'incendie avant. Si cela avait été le cas, Dora l'aurait peut-être dit, mais Freud s'est bien gardé de lui poser la question de peur de revoir une réponse négative.

L'incertitude de Dora quant au fait que le rêve ait eu lieu avant ou après l'incident avec M. K…, loin de gêner Freud le moins du monde, est au contraire pour lui une preuve de plus que le premier est l'effet du second, cette incertitude trahissant selon lui le désir, sans doute inconscient, d' « effacer le rapport » entre le rêve et l'incident, sauf qu'il n'y a apparemment pas le moindre rapport entre les deux.

Mais Freud ne va pas tarder à en trouver quand même et Dora lui en fournit tout de suite l'occasion lorsqu'elle lui dit : « L'après-midi qui suivit l'excursion au lac, dont M. K… et moi étions rentrés à midi, je m'étendis, comme d'ordinaire, dans la sur la chaise longue dans la chambre à coucher pour dormir un peu. Je m'éveillai brusquement et vis M. K… debout devant moi… ». Freud voit immédiatement que cela lui permet d'établir un rapprochement entre le rêve de Dora et l'incident avec M. K… : « Donc de la même manière que vous voyez en rêve votre père devant vous ?» (p. 48). Freud triomphe. Dora a trouvé M. K… debout devant elle étendue dans sa chaise longue comme son père dans le rêve était debout devant elle étendue sur son lit. M. K…  était donc bien présent dans le rêve de Dora, mais il avait pris l'apparence de son père. On se demande pourtant ce qu'il venait y faire. La présence du père de Dora dans son rêve est tout à fait naturelle puisque c'est lui qui avait parlé d'un risque d'incendie. Celle de M. K… serait parfaitement incongrue.

Cette première analogie que Freud croit avoir découverte entre le rêve de Dora et l'incident avec M. K… est pour le moins peu convaincante, mais Freud ne va pas manquer d'en trouver de nouvelles et la réponse de Dora à sa question lui en fournit tout de suite une autre : « Oui ; je lui demandais d'expliquer ce qu'il venait faire là. Il répondit que rien ne l'empêcherait d'entrer quand il le voudrait dans sa chambre. Rendue méfiante par ce fait, je demandai à Mme K… s'il n'existait pas de clef de la chambre à coucher et, le lendemain matin (le second jour), je m'enfermai pour faire ma toilette. Lorsque je voulus alors, l'après-midi, m'enfermer pour me reposer de nouveau sur la chaise-longue, la clef manquait. Je suis convaincue que c'était M. K… qui l'avait enlevée »

Freud croit donc a donc trouvé une deuxième analogie : « C'est donc le thème de la fermeture ou de la non-fermeture de la chambre qui se trouve dans les associations du rêve et qui a aussi joué par hasard un rôle dans la cause occasionnelle récente » . Et, comme le lecteur pourrait ne pas voir la signification et l'importance du « thème de la fermeture ou de la non-fermeture de la chambre », Freud prend soin de l'expliquer en note : « Je suppose, sans le dire encore à Dora, que cet élément a été saisi par elle à cause de sa signification symbolique ; “chambres”, dans le rêve, remplaçant souvent “femmes” (Zimmer = Frauenzimmer), et il ne peut naturellement pas être indiffèrent qu'une femme soit “ouverte” ou “fermée”. Aussi bien sait-on quelle “clef” ouvre dans ce cas » (note 2).

Bien sûr, on objectera d'abord que « le thème de la fermeture ou de la non-fermeture de la chambre » ne se trouve nullement dans le rêve. Mais il se trouve dans « les associations du rêve » et pour Freud c'est tout comme. Il se trouvait déjà dans la première association du rêve. On se souvient, en effet, que lorsque Freud avait demandé à Dora de lui dire tout ce qui lui venait à l'esprit à propos de son rêve, elle avait lui aussitôt parlé de son frère qui ne pouvait accéder ou sortir de sa chambre qu'en passant par la salle à manger que la mère de Dora fermait la nuit. Cette première association faisait donc intervenir le frère de Dora. Il y avait donc là une piste particulièrement intéressante et l'on s'étonne que Freud l'ait totalement négligée. Il a découvert que Dora était amoureuse de M. K…, de son père et de Mme K…, mais il n'a pas vu qu'elle était aussi amoureuse de son frère, comme cette première association le montre pourtant très clairement. Dans cette perspective, en effet, il est facile de comprendre la signification profonde de l'association : Dora regrette, inconsciemment bien sûr, que son frère ne puisse venir la rejoindre la nuit et se servir de la clef qu'il porte toujours sur lui, même lorsqu'il est tout nu.

Quoi qu'il en soit, Freud est de plus en plus confiant, persuadé que le sens littéral du rêve ne sera bientôt plus qu'un lointain souvenir. « La phrase : Je m'habille vite allait-elle aussi faire partie de ces ensembles » (ibid) se demande-t-il, et Dora, qui semble à chaque fois deviner ce que Freud voulait lui entendre dire, répond aussitôt à son attente : « Je me suis alors promis de ne pas rester sans papa chez les K… J'avais à craindre que, les matins suivants, M. K… ne me surprît à ma toilette, je m'habillais donc très vite tout ce temps là » .

Freud jubile. Le sens caché du rêve devient de plus en plus explicite : « Je comprends ; l'après-midi du second jour, vous avez pris la résolution de vous dérober à ces poursuites, et vous avez eu le temps, les seconde, troisième et quatrième nuits après la scène dans la forêt, de vous répéter cette décision pendant les sommeil. Vous saviez déjà le second après-midi, donc avant le rêve, que vous n'auriez pas la clef le matin suivant — le troisième — pour vous enfermer en faisant votre toilette ; vous avez pu ainsi avoir l'intention de procéder au plus vite à cette dernière. Mais votre rêve revint toutes les nuits parce que, précisément, il équivalait à une décision. Une décision se maintient jusqu'à ce qu'elle soit exécutée. C'est comme si vous vous étiez dit : “Je ne suis pas tranquille, je ne puis trouver le sommeil calme avant d'être dehors de cette maison” ; au contraire, vous vous dites dans le rêve : Aussitôt dehors, je me réveille » (pp. 48-49).

Passons sur le fait que Freud continue de raisonner comme si le rêve avait été postérieur à l'incident avec M. K…, alors que rien n'est moins sûr. Selon lui, le rêve traduisait la décision que Dora avait prise de quitter la maison de M. K… Assurément nous sommes maintenant très loin du sens originel du rêve et, il faut l'avouer, personne d'autre que Freud n'était capable d'en découvrir le sens latent. Mais, une nouvelle fois, je suis tenté de penser qu'il a sans doute manqué d'audace et n'a pas poussé l'analyse assez loin. Il nous a, en effet, rappelé quel sens symbolique pouvait prendre le mot « clef ». Or le contexte (Dora évoque sa toilette) nous incite fortement à penser qu'il faut ici lui donner ce sens. Je suggérerai donc que le rêve de Dora trahit le regret, inconscient n'en doutons pas ! de ne pas disposer pour faire une toilette intime très approfondie, de la « clef » de M. K…, clef qui a d'ailleurs la particularité d'émettre une sorte de savon liquide spécialement conçu à cet effet.

Freud juge ensuite nécessaire d'interrompre l'analyse pour rappeler brièvement « ses théories générales sur le mécanisme de la formation des rêves » : « J'ai exposé dans mon livre  [L'Interprétation des rêves] que tout rêve équivalait à la réalisation d'un désir, que cette réalisation masquait le désir lorsque celui-ci était un désir refoulé, lorsqu'il appartenait à l'inconscient et que, en dehors des rêves d'enfants, seul un désir inconscient ou plongeant dans l'inconscient était capable de former un rêve » (p. 49). Il aurait, dit-il, rencontré beaucoup moins d'oppositions s'il s'était « contenté d'affirmer que tout rêve a un sens susceptible d'être découvert au moyen d'un certain travail d'interprétation » et que « ce sens du rêve se révélait comme étant aussi varié que les pensées de l'état de veille elles-mêmes ; qu'une fois c'était un désir accompli, une autre fois une crainte réalisée ou bien encore une réflexion continuée dans le sommeil, une décision ( comme dans le cas de Dora, une sorte de production intellectuelle pendant le sommeil, etc. » (ibid). L'interprétation qu'il vient de donner du rêve de Dora constitue donc une exception et il est très important pour lui de montrer qu'elle n'est qu'apparente : « J'attacherai, pour cette raison, un grand prix à pouvoir montrer que les apparentes exceptions, comme le rêve de Dora qui se dévoile tout d'abord comme étant une décision prise durant le jour et maintenue pendant le sommeil, confirment de nouveau la règle contestée » .

Freud reprend donc son interrogatoire en invitant Dora à lui parler du coffret à bijoux que sa mère voulait sauver. Elle évoque alors une anecdote concernant la passion de sa mère pour les bijoux : la mère de Dora avait eu envie de boucles d'oreilles avec des perles en formes de gouttes et son père lui avait offert à la place un bracelet de grand prix qu'elle avait refusé avec colère. « Alors, lui a demandé Freud, vous avez probablement pensé que vous le prendriez volontiers ? », et Dora lui a répondu : « Je ne sais pas » (p. 50). Pourtant, nous allons le voir, Freud a considéré cette réponse comme un acquiescement.

Mais ce qui intéresse vraiment Freud ce ne sont pas les bijoux, c'est le coffret à bijoux : « Est-ce que rien d'autre ne vous vient à l'esprit à propos de la boîte à bijoux ? Jusqu'à présent vous n'avez parlé que de bijoux et vous n'avez rien dit de relatif à la boîte.

- Oui, M. K… m'avait fait cadeau, quelque temps auparavant, d'un très précieux coffret à bijoux.

- Il n'aurait donc pas été déplacé de faire un cadeau en retour. Vous ne savez peut-être pas que “coffret à bijoux” est une expression volontiers employée pour désigner la même chose que celle à laquelle vous avez récemment fait allusion en parlant de sac à main, c'est-à-dire les organes génitaux féminins.

- Je savais que vous alliez dire cela.

- C'est-à-dire, vous, vous le saviez. La signification devient maintenant encore plus claire. Vous vous disiez : “Cet homme me poursuit, il veut pénétrer dans ma chambre, ma “boîte à bijoux est en danger”, et s'il m'arrive un malheur, ce sera de la faute à papa”. C'est pourquoi vous avez choisi pour le rêve une situation qui exprime le contraire, un danger dont vous êtes sauvée par votre père. Dans cette région du rêve tout, en général, est transformé en son contraire » (pp. 50-51). 

Freud prétend que la signification du rêve devient de plus en plus claire. Comment ne pas partager son opinion ? Tout est, en effet, parfaitement limpide maintenant : Dora rêve que son père la sauve d'un incendie et, pour Freud, cela signifie qu'il la préserve contre les avances de M. K… ; Dora rêve que sa mère veut sauver son coffret à bijoux, et, pour Freud, c'est Dora qui veut sauver le sien, avec cette différence que le sien est constitué par ses organes génitaux.

Freud aurait donc pu s'en tenir là, mais l'explication lui paraît trop simple et il va s'employer à l'enrichir : « Le secret, en effet, poursuit-il, se trouve chez votre maman. Quel rôle joue là votre mère ? Elle est, vous le savez, votre ancienne rivale auprès de votre père. Lors de l'incident du bracelet, vous auriez volontiers accepté ce que votre maman avait refusé. Maintenant essayons de remplacer “accepter” par “donner”, “repousser” par “se refuser”. Cela signifie que vous étiez prête à donner à votre père ce que votre mère lui refusait et ce dont il s'agit aurait eu quelque rapport avec des bijoux. Maintenant, rappelez-vous le coffret à bijoux dont M. K… vous a fait cadeau. Vous avez là le début d'une série d'idées parallèles dans laquelle, comme dans la situation de l'homme debout devant votre lit, M. K… doit être mis à la place de votre père. M. K… vous a donné une boîte de bijoux, vous dévirez donc lui donner votre boîte à bijoux ; c'est pour cela que j'ai parlé tout à l'heure d'un cadeau en échange. Dans cette série d'idées, votre maman doit être remplacée par Mme K… qui, elle, certes, était présente alors. Vous êtes donc prête à donner à M. K… ce que sa femme lui refuse. Vous avez là l'idée qui doit être refoulée avec tant d'efforts, que rend nécessaire l'interversion en leur contraire de tous les éléments. Le rêve confirme de nouveau ce que je vous ai déjà dit auparavant, à savoir que vous réveillez votre ancien amour pour votre père afin de vous défendre contre votre amour pour M. K…, plus encore, vous vous craignez vous-même, et vous redoutez la tentation de lui céder. Vous confirmez donc par là l'intensité de votre amour pour lui » (p. 51).

Après avoir lu ces lignes, il m'a fallu un certain temps pour reprendre mes esprits et me convaincre que j'avais bien lu ce que j'avais lu. Freud s'est surpassé et à partir d'un simple détail du rêve, détail très simple et qui semble n'avoir besoin d'aucune explication, il a inventé une histoire d'une rare extravagance. Dans le rêve de Dora, sa mère veut sauver son coffret à bijoux des flammes. Dans l'interprétation de Freud, le coffret à bijoux se transforme en organes génitaux féminins, mais ils sont ceux de Dora et non ceux de sa mère. Et ils ne sont plus menacés par les flammes de l'incendie, ils sont menacés par M. K… qui voudrait s'y introduire avec sa clef. Dora ne demanderait pas mieux que de le laisser entrer. Mais elle a des principes et se sent obligée de lutter contre cette envie. Pour ce faire, elle réveille en elle une envie plus ancienne, celle d'offrir ses bijoux génitaux à son père, envie qui est pourtant beaucoup plus choquante encore.

Pour arriver à ce résultat très inattendu, Freud se livre à ses tours de passe-passe habituels. Il y a d'abord le recours aux interprétations symboliques. Ainsi le coffret à bijoux représente-t-il les orages génitaux féminins. Mais cela semble être aussi le cas des bijoux eux-mêmes, comme le bracelet que le père de Dora avait offert à sa femme et que celle-ci avait refusé. Pourtant, si Freud assimile sans hésiter le coffret à bijoux de la mère de Dora aux organes génitaux féminins, en revanche, il ne semble pas revendiquer le même statut pour le coffret à bijoux que M. K… a offert à Dora. Il lui aurait était assurément bien difficile de prétendre que M. K… avait offert à Dora des organes génitaux féminins. 

Le deuxième tour de passe-passe auquel il a recours, la transformation dans le contraire, est aussi, nous l'avons vu, l'un de ses artifices préférés. Il lui permet de décréter que le mot « accepter » peut être remplacé par « donner ». Il en conclut que, puisque Dora était prête à accepter le bracelet refusé par sa mère, ce qu'elle n'a pas reconnu, cela signifiait qu'elle était prête à le donner. Et Freud sait à qui elle voulait le donner : à son père naturellement dont elle est amoureuse, le bracelet ayant bien sûr une signification sexuelle. Mais elle veut en même temps donner sa « boîte à bijoux » à M. K… qui lui en a offert un. Tout cela va de soi : en revanche, puisqu'il s'agit de remplacer des mots par leur contraire on ne comprend pas très bien pourquoi il veut remplacer  “repousser” par “se refuser”. E l'on ne voit d'ailleurs pas quel usage il fait de ce remplacement.

Le troisième tour de passe-passe est la substitution de personnages. Freud n'hésite jamais, à condition que cela l'arrange, à décréter que derrière tel personnage se cache en réalité tel autre personnage. Ainsi derrière le père de Dora qui se tient debout devant son lit se cache M. K… qui se tient debout devant sa chaise longue. Cela n'empêche pas le père de Dora de rester le père de Dora à qui celle-ci veut offrir le coffret à bijoux si particulier qu'elle veut en même temps offrir à M. K… Derrière la mère de Dora se cache Mme. K…, nous dit Freud («  votre maman doit être remplacée par Mme K… »), sans que l'on comprenne très bien pourquoi, et Dora elle-même, puisque le coffret à bijoux de sa mère se révèle être en réalité le sien.

Tout cela nous laisse pantois et l'on voudrait souffler un peu. On brûle d'envie de dire à Freud : « Par pitié, n'en jetez plus ! ». Mais lui n'est pas encore satisfait. Il lui semble que l'interprétation reste incomplète car il n'a pas encore exploité une des associations du rêve qui pourtant semblait particulièrement prometteuse : « Je ne pouvais en effet oublier l'indication qui semblait découler des paroles équivoques mentionnées plus haut (qu'on pouvait avoir besoin de sortir la nuit) » (p. 50). Il ne pouvait assurément pas oublier cette piste où rôdait une odeur d'urine bien propre à susciter son intérêt.

Mais surtout il manquait encore à son interprétation un élément essentiel pour qu'elle fût conforme à ses théories sur le rêve : « À cela s'ajoutait que l'élucidation du rêve me semblait incomplète aussi longtemps qu'une certaine condition ne serait pas remplie, condition que je n'exige pas en général, mais dont je recherche, avec prédilection, l'observation. Un rêve régulier se tient pour ainsi dire sur ses deux jambes, dont l'une s'appuie sur le fait récent essentiel, l'autre sur un événement important de l'enfance. Entre ces deux événements, celui de l'enfance et le récent, le rêve établit une communication, il cherche à reformer le présent sur le modèle du passé. Le désir qui crée le rêve provient donc toujours de l'enfance, il veut toujours la ressusciter, en refaire une réalité, corriger le présent d'après l'enfance. Je croyais déjà reconnaître nettement dans le contenu du rêve les parties qui, rapprochées, faisaient allusion à un événement d'enfance » (pp. 51-52).

Son insatisfaction tient donc essentiellement au fait qu'il n'a pas réussi à rattacher le rêve à un événement refoulé de l'enfance, condition pourtant indispensable selon lui pour que le rêve se produise. Notons que les propos de Freud ne sont pas tout à fait cohérents : il commence par parler d'une condition qu'il n' « exige pas en général » ce qui ne l'empêche pas d'affirmer ensuite que « le désir qui crée le rêve provient donc toujours de l'enfance ». Il va donc continuer à faire parler Dora, certain d'obtenir l'élément qu'il recherche, parce qu'il sait déjà où le chercher grâce aux « paroles équivoques » qu'il vient de rappeler : « J'engageai la discussion à ce sujet par une petite expérience qui réussit cette fois-là comme à l'ordinaire. Il y avait, par hasard, sur la table une grande boîte d'allumettes. Je priai Dora de regarder si elle pouvait percevoir un objet sur la table qui n'y fût pas d'habitude. Elle ne vit rien. Alors je lui demandai si elle savait pourquoi on défendait aux enfants de jouer avec les allumettes


…… “Oui, à cause du danger d'incendie. Les enfants de mon oncle jouent très volontiers avec des allumettes.
…… — Non pas uniquement pour cette raison. On les avertit “de ne pas jouer avec le feu” et on y rattache une certaine croyance”.

Elle n'en savait rien. “Eh bien on craint qu'ils ne mouillent leur lit. Voilà qui est probablement fondé sur le contraste entre l'eau et le feu. À peu près ceci : ils rêveront de feu et essayeront alors de l'éteindre avec de l'eau » (p. 52).

Admettons que Freud n'ait pas inventé cette étrange croyance ; l'explication qu'il en donne est en tout cas bien à lui. Mais, en admettant encore que le fait d'avoir joué avec des allumettes puisse pousser les enfants à rêver au feu, en admettant enfin que ce rêve les incite à vouloir l'éteindre en urinant dessus, c'est seulement en rêve qu'ils le feront alors. Lorsque l'on rêve que l'on est menacé par un dangereux tueur, car les tueurs sont souvent dangereux, on rêve alors généralement qu'on se met à courir de toutes ses forces pour essayer de lui échapper, mais, pour autant, l'on ne bouge pas ; l'on ne se précipite pas hors de son lit pour se mettre à courir comme un dératé. Et, si l'individu se rapproche trop et est sur le point de nous rattraper, on se tire d'affaire en se réveillant.

Mais Freud n'a pas vu on n'a pas voulu voir cette difficulté : « Je vois, poursuit-il, que le contraste entre l'eau et le feu vous rend dans le rêve d'excellents services. Votre maman veut sauver la “boîte à bijoux” pour qu'elle ne s'enflamme pas ; dans les idées latentes du rêve, par contre, il s'agit de ne pas mouiller la “boîte à bijoux”. Mais le feu n'est pas seulement le contraire de l'eau, il sert aussi à représenter directement l'amour, le fait d'être amoureux, enflammé. Du feu part donc une voie, qui conduit, par cette signification symbolique aux pensées amoureuses ; une conduit au travers du contraire de “l'eau” — après s'être divisé en un autre embranchement menant à un rapport encore avec l'amour, qui mouille aussi— ailleurs. Mais où donc ? Songez à vos expressions : qu'il arrive un malheur la nuit, qu'on ait besoin de sortir. Cela ne signifie-t-il pas un besoin naturel et, si vous rapportez ce malheur à l'enfance, peut-il être autre que le malheur de mouiller son lit ? Mais que fait-on pour préserver les enfants de mouiller leur lit ? On les réveille n'est-ce pas, tout comme le fait votre père avec vous, dans le rêve ? Ceci serait donc l'événement réel d'où vous tirez le droit de remplacer par votre père M. K… qui vous réveille. Je dois donc en conclure que vous avez souffert d'incontinence d'urine plus longtemps qu'il n'est ordinaire chez les enfants. Cela dut être aussi le cas chez votre frère. Car votre père dit : Je ne veux pas que mes deux enfants… périssent. Votre frère n'a rien à faire avec la situation actuelle chez les K…, il n'était pas non plus présent à L… » (pp. 52-53).

Freud prétend que « le contraste entre l'eau et le feu […] rend dans le rêve d'excellents services » à Dora. Mais c'est à lui, en réalité, qu'il rend service. Il fait appel une fois de plus à l'un de ses artifices préférés : la transformation dans le contraire. Mais on pourrait tout d'abord lui objecter qu'en déclarant que l'eau est le contraire du feu, sous prétexte qu'elle permet d'éteindre celui-ci, il prend le mot « contraire » dans un sens bien large. Cela lui permet, les contraires, selon lui, étant interchangeables, de prétendre que le feu, dans le rêve de Dora, représente l'eau. En conséquence sa mère ne craignait nullement, comme tout le laissait à penser, que sa boîte à bijoux ne brûlât : en fait, elle craignait qu'elle ne fût mouillée. Et, comme la boîte à bijoux représente les organes génitaux féminins, le mot « mouiller » prend alors une évidente signification sexuelle. 

Mais ce n'est pas seulement le comportement de la mère de Dora que l'interprétation de Freud renouvelle complètement, c'est aussi celui de son père. On avait cru comprendre qu'il avait réveillé Dora pour la sauver de l'incendie. Freud nous avait ensuite expliqué qu'il l'avait réveillée pour lui permettre d'échapper à M. K… Et voilà qu'il nous apprend maintenant qu'il l'avait réveillée pour l'empêcher de mouiller son lit. Et c'est, nous dit-il, ce qui autorise Dora à remplacer dans son rêve par M. K… par son père. Freud peut alors affirmer, car c'est là qu'il voulait en venir, que Dora, comme son frère, puisque le père de Dora parle de « ses deux enfants » souffraient d'incontinence. Certes, si l'on admet, mais l'on n'a aucune raison de le faire, que le père de Dora réveille ses enfants pour les empêcher de mouiller leur lits, alors on doit admettre aussi qu'ils souffraient d'incontinence, la déduction de Freud étant, pour une fois, tout à fait logique. Dora lui ayant confirmé que son frère et elle avaient bien souffert d'incontinence, Freud pense donc être arrivé à ses fins puisqu'il a réussi à trouver un lien entre le rêve de Dora et des événements de son enfance : « L'interprétation du rêve me sembla dès lors achevée » (p. 53).

Mais un nouveau détail révélé par Dora va l'amener à pousser encore plus loin son analyse : « Dora apporta encore le lendemain un supplément au rêve. Elle avait oublié de raconter que tous les jours au réveil elle percevait une odeur de fumée. La fumée allait certes bien avec le feu, elle indiquait aussi que le rêve avait un rapport particulier avec ma personne, car il m'arrivait souvent de répondre : “Il n'y a pas de fumée sans feu”. Mais elle objectait à cette interprétation exclusivement personnelle que M. K… et son père étaient comme moi-même d'ailleurs, des fumeurs passionnés. Elle-même fumait au bord du lac, et M. K… lui avait roulé une cigarette avant d'avoir si malencontreusement commencé à la courtiser. Elle croyait aussi se souvenir avec certitude que l'odeur de fumée était apparue, non seulement dans le premier rêve, mais aussi dans les trois rêves à L…. Puisqu'elle se refusait à fournir toute autre information, il m'appartenait de décider comment se supplément devait être inséré dans le tissu du rêve. Un fait pouvait me servir de point d'appui, c'est que la sensation de fumée s'était présentée supplémentairement et avait donc eu à vaincre un effort particulier de refoulement. Elle fait par conséquent partie des pensées du rêve le mieux refoulées et exposées de la façon la plus obscure : de la tentation de ne rien refuser à M. K… Cette sensation ne pouvait alors guère signifier autre chose que le désir d'un baiser qui, chez un fumeur sent nécessairement la fumée ; or un baiser avait été échangé entre eux deux ans auparavant, ce qui se serait maintes fois renouvelé si la jeune fille avait cédé aux sollicitations de M. K…  Les idées de tentation semblent ainsi avoir recouru à la scène précédente et réveillé le souvenir du baiser contre la séduction duquel Dora, la suçoteuse, s'était jadis défendue par le dégoût. Si je rassemble enfin tous les signes qui rendent probable un transfert sur moi, étant donné que je suis aussi fumeur, j'arrive à penser qu'un jour, pendant la séance, elle eut sans doute l'occasion de répéter ce rêve d'avertissement et de prendre la décision de cesser la cure » (pp. 53-54).

Le nouvel élément apporté par Dora est donc l'odeur de fumée qu'elle sent quand elle se réveille. On se dit que l'interprétation de Freud qui était déjà terriblement fumeuse, risque fort de le devenir encore plus et cela ne va pas manquer. Comme on pouvait s'y attendre, la première réaction de Freud est d'affirmer que cette sensation d'odeur de fumée est liée au rêve de Dora, puisque, il faut l'accorder à Freud, la fumée et le feu sont étroitement liés. Mais Freud oublie qu'au réveil, nous quittons le rêve pour revenir dans la réalité, sans que celui-là n'ait d'incidences sur celle-ci. Et l'on ne peut que s'en féliciter, car si nous devions conserver au réveil des séquelles de toutes les mésaventure qui nous arrivent quand nous rêvons, nous serions très vite dans un bien piètre état. Il n'en est rien heureusement. Si l'on rêve que l'on s'est empiffré, on ne se réveille pourtant pas avec une indigestion et, si l'on rêve que l'on a bu plus que de raison, on se réveille pourtant sans avoir la gueule de bois. De plus, si Dora avait dû ressentir au réveil les odeurs qu'elle avait pur ressentir dans son rêve, elle aurait aussi et surtout dû ressentir une forte odeur d'urine puisque, si l'on a bien compris Freud, dans ce rêve d'incendie, l'urine compte beaucoup plus que le feu.

La deuxième déduction que Freud tire de cette sensation de fumée ressentie par Dora est qu'il fait lui aussi partie de son rêve sous prétexte qu'il a l'habitude de dire : « Il n'y a pas de fumée sans feu ». On s'attendait certes, à ce que Freud finît pas se retrouver dans le rêve de Dora. Mais l'argument qu'il invoque est, de nouveau, bien étrange. Dora rejette d'ailleurs l'argument de Freud, en lui objectant que M. K… et son père sont eux aussi de grands fumeurs. Elle complète ensuite le récit de son rêve, en précisant, ce qu'elle n'avait jamais fait jusqu'ici, qu'elle avait senti une odeur de fumée. Freud se demande alors comment ce nouvel élément « devait être inséré dans le tissu du rêve ». La question est très surprenante, vu que la réponse va de soi. Puisque Dora rêvait que la maison brûlait, il n'était pas très étonnant que dans son rêve elle sentît une odeur de fumée. Mais une explication aussi évidente ne saurait satisfaire Freud. Elle en masque nécessairement une autre. 

Pour découvrir celle-ci, il faut d'abord comprendre que l'odeur de fumée ressentie par Dora dans le rêve n'a rien à voir avec l'incendie. Elle est liée à un personnage que le sens littéral du rêve ne prend aucunement en compte, mais auquel le sens latent du rêve accorde un rôle essentiel, un rôle primordial : M. K… C'est lui, fumeur invétéré, lui qui  a roulé une cigarette à à Dora juste avant la scène du lac, c'est lui, et non l'incendie, qui est à l'origine de l'odeur de fumée que Dora a sentie dans son rêve. Si Dora, nous dit Freud, ne s'est souvenue qu'après coup avoir senti une odeur de fumée dans son rêve, c'est parce que cet élément du rêve a été refoulé avec une force particulière. Il trahissait, en effet, le désir de Dora d'être embrassée par M. K… dont les baisers sentaient la fumée, comme elle l'avait été deux ans plus tôt.

« Contre la séduction [de ce baiser], nous dit Freud, Dora, la suçoteuse, s'était jadis défendue par le dégoût ». Il faut donc comprendre, que malgré les apparences le dégoût n'est pas nécessairement une sensation, immédiate, spontanée qu'engendre directement l'objet qui le suscite. En réalité, selon, Freud le dégoût est souvent une réaction dérivée, secondaire, provoquée non par l'objet qui semble le susciter, mais, au contraire, par la séduction qu'il inspire. Cette séduction effraie le sujet. À l'idée qu'il pourrait y succomber, il se sent pris de panique et, pour lutter contre la tentation de céder à cette séduction, il réagit par le dégoût. Mais on aurait aimé que Freud essayât de nous expliquer comment l'on faisait pour réussir à ressentir du dégoût devant ce qui nous séduit. Comment fait-on pour transformer le désir en dégoût, l'attirance en répulsion ?

Mais Freud pense avoir fait encore une autre découverte. Comme les deux hommes dont Dora est amoureuse, son père et M. K …, il est, en effet, un gros fumeur. De là à penser que, pendant les séances, elle ait pu, éprouver à l'occasion le désir de goûter à l'un de ses baisers enfumés, et, pour lutter contre cette tentation, pris la décision de mettre fin la cure, il n'y a qu'un pas que Freud franchit aussitôt. Cette hypothèse présentait de plus l'avantage d'expliquer la décision de Dora d'abandonner le traitement d'une manière qui non seulement n'était pas blessante pour lui, mais au contraire flatteuse pour son amour-propre. Notons que Freud s'est abstenu de faire part à Dora de cette déduction. Sans doute a-t-il eu peur qu'elle ne lui rît au nez.

Freud décide ensuite de suivre la piste si prometteuse de l'incontinence urinaire : « Il vaut la peine de discuter à fond l'importance de l'incontinence d'urine dans les antécédents des névrosés. Pour la clarté de l'exposé, je me borne à faire remarquer que l'incontinence de Dora n'était pas un cas ordinaire. Le trouble n'avait pas seulement continué au-delà de l'époque considérée comme normale ; après avoir d'abord disparu, suivant la ferme déclaration de Dora, il n'était réapparu que relativement tard, après la sixième année

« Cette incontinence n'a, à ce que je crois, aucune cause plus vraisemblable que la masturbation, qui joue dans l'étiologie de l'incontinence en général un rôle non encore estimé à sa juste valeur. L'expérience m'a montré que ce rapport n'est pas ignoré des enfants eux-mêmes et toutes les conséquences psychiques qui en découlent tendent à prouver qu'ils ne l'ont jamais oublié. Or, à l'époque où le rêve eut lieu, notre investigation était sur le point de provoquer un pareil aveu de la masturbation infantile » (54)

À première vue l'idée d'établir un lien entre l'incontinence et la masturbation apparaît assez étrange. Une chose est sûre, en effet : un garçon ne peut pas uriner, quand il se masturbe. Certes, tout le monde connaît ce cas, qui a défrayé la chronique il y a quelques années, d'un jeune homme qui, dès qu'il commençait à se masturber, recevait aussitôt un jet d'urine en pleine figure et avait, bien sûr, abandonné très rapidement cette pratique. Mais ce phénomène ne s'était, semble-t-il, jamais produit avant et ne s'est non plus jamais produit depuis. On ne saurait donc en tirer aucune conclusion. Ce sont, de loin, les adolescents qui se masturbent le plus et ils n'ont que très rarement des problèmes d'incontinence. En revanche, les vieillards totalement incontinents sont généralement peu portés à se masturber à tour de bras du matin au soir. L'incontinence urinaire est essentiellement le fait, d'une part, des enfants et, de l'autre, des vieillards. Et cela n'a bien sûr rien d'étonnant. Dans le premier cas, le mécanisme de rétention de l'urine ne fonctionne pas encore, dans le second cas, il ne fonctionne plus.

Parler de masturbation infantile est un abus de langage. La masturbation infantile n'existe pas plus que la sexualité infantile. Le bébé ou le petit enfant qui touche son zizi, qui le tripote, qui le secoue ne se masturbe pas pour autant. Il en est bien incapable et le restera jusqu'à la puberté. Le bébé joue avec son zizi comme il joue avec tout ce qui est à portée de sa main, le collier, le nez ou les oreilles de sa maman. Son zizi n'est pour lui qu'un hochet. Comme le pénis des petits garçons, le clitoris des petites filles est incapable de leur procurer du plaisir avant la puberté.

Quoi qu'il en soit, Freud est convaincu que l'incontinence de Dora était liée à la masturbation infantile. Il lui faut donc maintenant donc l'amener à reconnaître qu'elle s'était bien livrée à cette pratique. Mais Dora lui demande alors elle-même de lui dire quelle est la cause l'origine de sa maladie et avant qu'il puisse commencer à lui répondre, elle en rend responsable son père, révélant qu'elle connaît parfaitement la nature de la maladie dont il avait été atteint et ses causes : « Son père était donc tombé malade à cause de la vie dévergondée qu'il avait menée, et elle pensait qu'il lui avait transmis par hérédité sa maladie » (p. 55).

Dora lui apprend alors qu'elle « était atteinte d'une ”catarrhe” (fleurs blanches), dont elle ne se rappelait pas le début » (ibid.). Freud est alors de plus en plus convaincu qu'il est sur la bonne piste : « Je compris que derrière les pensées qui accusaient tout haut son père, se cachait, comme d'habitude, de l'auto-accusation, et j'allai au-devant en affirmant à Dora que les fleurs blanches des jeunes filles décelaient à mes yeux, par excellence, la masturbation ; je considérais comme étant de second plan au regard de la masturbation toutes les causes de la leucorrhée qui sont habituellement citées. Je lui fis observer que tout en me demandant pourquoi il avait fallu que la maladie l'affectât, elle, précisément, elle était en train de me répondre en avouant une masturbation probablement infantile. Elle niait énergiquement se rappeler rien de semblable. Mais quelques jours plus tard, elle fit une chose que j'envisageai comme une manière encore de se rapprocher de cet aveu. Elle portait ce jour-là exceptionnellement un petit porte-monnaie. Étendue, et tout en parlant, elle ne cessait de jouer avec cet objet, l'ouvrait, y introduisait le doigt, le refermait, etc. Je l'observai pendant quelque temps et lui expliquai ensuite ce que c'était qu'un acte symptomatique » (pp. 55-56).

Une fois de plus Freud est persuadé que les propos de Dora signifient nécessairement tout autre chose que ce qu'ils semblent signifier. Les reproches qu'elle fait à son père masquent, en réalité, ceux qu'elle se fait à elle-même. Et que peut-elle se reprocher sinon de s'être livrée à la masturbation, comme le prouvent ces pertes blanches qu'elle vient d'évoquer ? Freud ne craint pas d'affirmer que la masturbation est de loin la principale cause de la leucorrhée. Mais cette affirmation est dénuée de tout fondement. Freud, comme beaucoup de médecins de son époque, attribue de manière tout à fait gratuite toutes sortes de méfaits à la masturbation. Il s'agit de pures affabulations dont la médecine a maintenant définitivement fait justice. Quant aux leucorrhées, ce sont des sécrétions vaginales plus ou moins importantes mais parfaitement naturelles et qui n'ont aucun lien avec une éventuelle masturbation. Le fait que Dora nie « énergiquement » l'accusation de masturbation ne saurait, bien sûr, ébranler Freud, persuadé qu'elle ne va pas manquer de se trahir d'une façon ou d'un autre. Il est donc aux aguets et, le jour où Dora arrive avec un petit porte-monnaie et se met à jouer avec lui pendant la séance, il ne doute pas d'avoir enfin ce qu'il attendait : « un acte symptomatique ».

Il nous explique ensuite ce qu'est pour lui « un acte symptomatique » : « J'appelle actes symptomatiques les actes que l'on exécute machinalement, inconsciemment, sans y faire attention, comme en se jouant, auxquels on aimerait refuser toute signification et que l'on déclare indifférents et effets du hasard, si l'on est questionné à leur sujet. Une observation plus attentive montre alors que de tels actes, dont le conscient ne sait rien ou ne veut rien savoir, expriment des pensées et des impulsions inconscientes et que, par conséquent, en tant qu'expression tolérée de l'inconscient, ils ont de la valeur et sont instructifs. Il y a deux sortes d'attitudes conscientes envers les actes symptomatiques. Si l'on peut leur trouver une raison inoffensive, on en prend conscience ; si, par contre, un tel prétexte fait défaut pour le conscient, on ne se rend en général pas compte qu'on les exécute. Dans le cas de Dora, la motivation était facile à trouver : “Pourquoi ne pas porter le sac à main qui est actuellement à la mode ?” Mais une pareille justification n'exclut pas la possibilité d'une origine inconsciente de l'acte en question » (p. 56).

Un acte symptomatique est donc un acte insignifiant, indifférent et auquel il n'y a aucun raison d'attribuer une quelconque importance, mais qui, selon la logique freudienne, est tout le contraire de ce qu'il paraît être et doit être considéré comme étant, en réalité, d'autant plus significatif qu'il semble l'être moins. Mais, à moins de prétendre qu'il n'y a jamais d'actes véritablement anodins et parfaitement dépourvus de signification, la question qui se pose est de savoir comment distinguer un acte réellement insignifiant, d'un acte qui fait semblant de l'être. Freud, bien sûr, ne se donne pas la peine de répondre pas à cette question. Il nous dit que « le conscient ne sait rien ou ne veut rien savoir » des actes symptomatiques, pour ajouter ensuite qu' « il y a deux sortes d'attitudes conscientes envers les actes symptomatiques », ce qui semble, pour le moins contradictoire.

De plus « ces deux sortes d'attitudes conscientes » sont elles-mêmes fort déconcertantes. Selon Freud, on prend ou non conscience des actes symptomatiques selon que l'on peut ou non « leur trouver une raison inoffensive ». On aurait tendance à croire que pour trouver ou non une raison inoffensive à un acte, il faut d'abord en prendre conscience. Mais, comme à son habitude, Freud met hardiment la charrue devant les bœufs. Pour lui, la prise de conscience ne saurait être première, immédiate. Elle ne peut se produire que si l'inconscient en décide. C'est lui qui, après avoir pesé le pour et le contre, décide si tel ou tel sentiment, tel ou tel acte peut on non entrer dans le champ de la conscience. C'est lui qui, s'il juge que cela pose un problème, cherche un « prétexte » honorable qui pourrait lui permettre de franchir la barre du conscient sans pour autant trahir sa véritable nature. Dans le cas de Dora, le prétexte était « facile à trouver », nous dit Freud : « Pourquoi ne pas porter le sac à main qui est actuellement à la mode ? »

Passons sur le fait que le petit porte-monnaie de Dora s'est transformé en sac à main. Passons aussi sur le fait que, pour porter un sac à main, il n'est, semble-t-il, pas nécessaire d'avoir quelque prétexte que ce soit, puisqu'il est précisément fait pour être porté à la main. Pour établir l' « origine inconsciente » du jeu de Dora, Freud invoque la signification hautement symbolique de son porte-monnaie/sac à main : « Le sac à main bifolié de Dora n'est autre chose qu'une figuration du vagin ; en jouant avec ce sac, en l'ouvrant, en y introduisant le doigt, elle exprimait par une pantomime et d'une façon assez sans gêne, mais évidente, ce qu'elle eût voulu faire c'est-à-dire la masturbation » 

Il ne fait aucun doute pour Freud qu'un porte-monnaie ou un sac à main sont des symboles du sexe féminin et qu'en conséquence le fait d'y mettre le doigt ou la main doit être interprété comme un substitut de la masturbation. On lui objecterait en vain qu'un porte-monnaie est fait pour qu'on y mette le doigt et un sac à main est fait pour qu'on y mette la main, tandis qu'un vagin n'est pas fait pour qu'on y mette le doigt ou la main, même si l'on peut à l'occasion se livrer à cet exercice. Il paraît donc pour le moins hasardeux d'assimiler sans hésiter le premier geste au second. Mais, si l'on admet que le geste de Dora correspond effectivement à une pratique masturbatoire, alors il faut reconnaître que Freud est pleinement fondé à juger son comportement « assez sans gêne ».

Freud évoque alors « une histoire analogue fort amusante » qui lui est arrivée récemment : « Une dame d'un certain âge sort, pendant la séance une petite bonbonnière en os, soi-disant pour se rafraîchir un suçant un bonbon, s'efforce de l'ouvrir et me la tend pour que je me convainque combien elle était difficile à ouvrir. J'exprime le soupçon que cette boîte doit avoir une signification particulière, car je la vois aujourd'hui pour la première fois, quoique sa propriétaire vienne chez moi depuis plus d'un an. Là-dessus cette dame me répond avec empressement : “ J'ai toujours et partout où je vais cette boîte avec moi”. Elle ne se calme que lorsque je lui fais observer en riant que ses paroles peuvent s'appliquer aussi à une autre signification de la boîte. La boîte […] n'est, comme le sac, comme la boîte à bijoux, qu'une représentation de la coquille de Vénus, de l'organe génital féminin » (pp. 56-57).

Quand on lit cette « histoire », on se dit que Freud aurait mieux fait de s'abstenir de nous la raconter. Il la juge « fort amusante », alors qu'elle est tout à fait consternante. On se demande bien tout d'abord pourquoi cette boîte devait « avoir une signification particulière » sous prétexte que Freud la voit « pour la première fois ». La remarque que fait ensuite Freud ne serait qu'une plaisanterie passablement déplacée, s'il ne voyait dans cette analogie entre les deux boîtes la preuve évidente que la boîte à bonbons de la dame représente bien « l'organe génital féminin ». Voilà encore un acte prétendument symptomatique qui est parfaitement insignifiant. Seule l'interprétation qu'en donne Freud est symptomatique : elle est symptomatique de son profond dérangement mental.

Feud revient ensuite à Dora pour nous révéler qu'elle n'a pas tardé à se livrer à un nouvel acte symptomatique : « L'incident symptomatique du sac à main ne précéda pas immédiatement le rêve. Dans la séance où elle m'apporta le rêve un autre acte symptomatique encore lui servit de prélude. Lorsque j'entrai dans la pièce où elle m'attendait, elle cacha rapidement une lettre qu'elle était en train de lire. Je demandai naturellement de qui était la lettre, mais elle refusa tout d'abord de me le dire. Enfin elle m'apprit quelque chose d'entièrement indifférent et sans rapport aucun avec notre cure. C'était une lettre de sa grand-mère qui lui demandait d'écrire plus souvent. Je pense que Dora voulait seulement faire semblant d'avoir un “secret” et me montrer que ce secret, je le lui arrachais. Je m'explique maintenant son aversion secrète contre tout nouveau médecin. Elle craignait que ce dernier ne vînt à pénétrer, pendant l'examen, la cause de sa maladie (du fait de la leucorrhée ou de la connaissance de son incontinence), qu'il ne devinât chez elle la masturbation. Elle parlait toujours avec beaucoup de mépris des médecins qu'auparavant elle avait certainement surestimés » (p. 57).

Quoi que dise Freud, il n'y a aucune raison de penser que cet acte soit le moins du monde symptomatique. Freud nous le présente, en effet, de façon très tendancieuse. Il nous dit que Dora, en le voyant entrer, « cacha » la lettre qu'elle tenait à la main. Mais elle l'a sans doute simplement rangée. Elle était en train de lire la lettre de sa grand-mère pour meubler le temps en attendant Freud. Il est tout à fait naturel que, celui-ci entrant dans la pièce, elle mette aussitôt la lettre dans son sac ou dans une poche. Il aurait été impoli qu'elle continuât à lire la lettre de sa grand-mère en présence de Freud. Mais Freud préfère croire que Dora a sorti la lettre de sa grand-mère, non pour la lire en l'attendant, mais pour pouvoir faire semblant de vouloir la lui cacher, persuadée qu'il ne manquerait pas alors de l'interroger à son sujet. Ce que, selon lui, trahit cet acte, c'est la crainte que Dora éprouve à l'égard des médecins, qui s'acharnent à établir qu'elle s'est livrée à la masturbation.

Freud triomphe : « Accusations contre le père responsable de sa maladie, derrière lesquelles se cachait une auto-accusation — flueurs blanches — jeu avec le sac à main — incontinence après la sixième année — secret qu'elle ne veut pas se laisser ravir par les médecins : je considère, sur de tels indices, que la preuve indubitable de la masturbation infantile est faite » Nous l'avons vu, les « indices » que Freud a invoqués ne valent pas tripette, mais cela ne l'empêche pas de prétendre qu'il tient enfin la « preuve indubitable » qu'il cherchait.

Cela ne l'empêche pas, non plus, de continuer à chercher d'autres indices : « Dans le cas de Dora, j'avais commencé de pressentir la masturbation quand elle m'avait parlé des gastralgies de sa cousine et qu'elle s'était ensuite identifiée avec celle-ci en se plaignant, pendant plusieurs jours, des mêmes sensations douloureuses. On sait avec quelle fréquence les gastralgies se rencontrent justement chez les masturbateurs » (pp. 57-58). Décidément Freud semble être un adepte des théories du fameux docteur Tissot : il rend la masturbation responsable de toutes sortes de maladies. Il affirme comme évidente (« on sait ») que la gastralgie est fréquemment liée à la masturbation. Mais aucun médecin aujourd'hui n'oserait proférer une telle énormité.

Noue ne sommes pourtant pas encore au bout de nos surprises. « Nous avons appris, poursuit Freud, que l'incontinence [de Dora] dura jusqu'au moment où se déclara la première dyspnée. Or, tout ce qu'elle put nous dire à propos de cette première crise, ce fut qu'à ce moment-là son père, pour la première fois après son rétablissement, partit en voyage. Dans ce petit fragment de souvenir conservé, il devait y avoir une allusion à l'étiologie de la dyspnée. Grâce à certains actes symptomatiques et à d'autres indices, j'eus de fortes raisons de supposer que l'enfant, dont la chambre communiquait avec celle des parents, avait surpris une visite nocturne de son père à sa mère et qu'elle avait entendu, pendant le coït, la respiration haletante de l'homme, déjà court d'haleine à l'état habituel. Les enfants pressentent en pareils cas le caractère sexuel de ces bruits inquiétants. Les mouvements qui expriment l'excitation sexuelle préexistent donc chez eux en tant que mécanismes innés. J'ai exposé, il y a bien des années déjà, que la dyspnée et les palpitations de cœur de l'hystérie et de la névrose d'angoisse n'étaient que des fragments isolés de l'acte du coït, et j'ai pu, dans beaucoup de cas, comme dans celui de Dora, ramener le symptôme de la dyspnée, de l'asthme nerveux, à la même cause déterminante, c'est-à-dire au fait d'avoir surpris les rapports sexuels des adultes » (pp. 58-59).

À vrai dire, pour le lecteur habitué aux billevesées de Freud, cette nouvelle révélation n'est pas vraiment une surprise.  La « scène primitive » ou « scène originaire », dans laquelle l'enfant surprend ses parents en train de faire l'amour, est, en effet, l'une des pièces maîtresses de la mythologie freudienne. Il doit être, en réalité, très rare que des enfants assistent aux ébats de leurs parents. Cela ne m'est jamais arrivé et je n'ai jamais entendu personne dire que cela lui était arrivé. On me dira sans doute que ceux à qui cela est arrivé doivent être peu portés à en parler. Je n'en reste pas moins persuadé que la très grande majorité des parents prennent la précaution de s'assurer que leurs enfants ne peuvent pas les voir avant de se livrer à leurs galipettes. Mais Freud est persuadé que cela arrive fréquemment et que le souvenir refoulé de cette scène est à l'origine de très nombreux troubles psychiques, la tâche du psychanalyste étant alors de ramener ce souvenir à la conscience. L'exemple le plus célèbre se trouve dans la dernière des Cinq psychanalyses, celle de « l'Homme aux loups ». C'est aussi le plus délirant.

Pour en revenir à Dora, Freud prétend avoir eu de « fortes raisons » pour affirmer que Dora a bien, au moins une fois, eu l'occasion de voir ses parents faire l'amour, mais il ne nous dit pas quelles sont ces raisons. Il invoque « certains actes symptomatiques » ainsi que « d'autres indices », mais il se garde bien de nous donner la moindre précision. Il semble bien que les problèmes respiratoires de Dora constituent la seule de ces raisons et elle est pour le moins surprenante. Dora se serait mise à tousser parce qu'elle aurait entendu son père haleter en faisant l'amour. On avait cru comprendre que les crises de toux de Dora étaient liées aux absences de M. K… ce qui déjà n'allait pas de soi. Et on apprend maintenant que la cause en serait l'halètement paternel entendu pendant la « scène primitive ». Mais Freud ne nous explique pas pourquoi cet halètement aurait amené Dora à tousser. Sans doute a-t-il jugé que la chose allait de soi. Tous les pédiatres le savent, en effet, les bébés qui assistent aux ébats de leurs parents se mettent généralement à tousser pour rappeler à leurs géniteurs qu'ils sont là et qu'en conséquence ils feraient peut-être mieux de remettre leurs exercices à plus tard. Si cela se reproduit trop souvent, il peut en résulter des difficultés respiratoires, voire une bronchite chronique.

Mais Freud n'en a pas fini avec les effets que la « scène primitive » a eus sur Dora : « Il se peut très bien que la coexcitation subie ait alors provoqué chez la petite Dora un revirement de la sexualité et que la tendance à la masturbation ait été dès lors remplacée par une tendance à l'angoisse. Un peu plus tard, comme son père était absent et que l'enfant amoureuse songeait à lui avec nostalgie, la sensation se renouvela en elle sous la forme d'une crise d'asthme. La cause occasionnelle de cette crise conservée dans le souvenir laisse deviner quelles pensées anxieuses accompagnèrent cet accès. Elle eut cette crise pour la première fois en faisant une excursion en montagne, par suite d'un surmenage, et éprouva sans doute un peu de difficulté à respirer. À cela vint s'ajouter l'idée que les ascensions étaient défendues à son père, qu'il ne devait pas se surmener, ayant l'haleine courte ; ensuite elle se souvint combien il s'était fatigué cette nuit-là chez sa maman ; elle se demanda si cela ne lui avait pas fait de mal, puis vint le souci de s'être peut-être aussi surmenée pendant la masturbation qui aboutit également à l'orgasme sexuel avec un peu de dyspnée ; ensuite se produisit le retour accentué de cette dyspnée sous forme de symptôme » (p. 59).

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'on a de plus en plus de mal à se retrouver dans les méandres de la démarche freudienne. La prétendue découverte de la scène primitive, amène Freud à nous fournir de nouvelles explications des petits problèmes respiratoires de Dora, sans renoncer pourtant aux explications antérieures ni nous expliquer comment les unes se concilient avec les autres. Si l'on comprend bien Freud, le fait d'avoir entendu son père haleter en faisant l'amour aurait engendré chez Dora une tendance à l'angoisse qui aurait supplanté sa tendance à la masturbation. Elle se serait inquiétée pour son père qui avait « l'haleine courte ». Elle se serait enfin inquiétée pour elle-même et se serait demandée si ses problèmes respiratoires n'étaient pas liés à une masturbation excessive. Devant des affirmations aussi extravagantes et que Freud ne prend pas la peine d'essayer de justifier, on reste sans voix. Comme Dora et son père, on commence à avoir de la peine à respirer.

Mais les choses ne vont pas s'arranger. « La compréhension des symptômes chez Dora, écrit ensuite Freud, nous sera plus aisée si nous prêtons attention à la signification des flueurs blanches avouées par elle. Elle apprit à désigner son affection du nom de “catarrhe” lorsqu'une maladie semblable chez sa mère rendit nécessaire le séjour à Franzensbad. C'était là une fois de plus un “aiguillage” qui donna accès, par le symptôme de la toux, aux manifestations de toute une série d'idées sur la responsabilité de son père dans sa propre maladie. Cette toux, dont l'origine avait certainement été un insignifiant catarrhe réel, était en outre une imitation de son père atteint d'une affection pulmonaire et pouvait exprimer la compassion et l'inquiétude qu'elle ressentait à son égard. En dehors de cela, la toux proclamait au monde entier ce qui, peut-être, n'était pas conscient : “Je suis la fille de papa. J'ai un catarrhe comme lui. Il m'a rendue malade comme il a rendu maman malade. C'est de lui que je tiens les mauvaises passions qui sont punies par la maladie” » (pp. 60-61).

Décidément on trouve de tout dans la toux de Dora. Elle tousse pour imiter son père. Elle tousse pour exprimer la compassion et l'inquiétude qu'elle éprouve pour son père.  Elle tousse pour nous dire qu'elle est la fille de son père. Elle tousse pour nous dire que son père est responsable de ses problèmes, et notamment de sa toux, mais aussi de ses « passions mauvaises » dont sa toux est une punition.  Outre que ces diverses explications se concilient assez mal, Freud semble avoir oublié qu'il nous a déjà donné l'explication de la toux de Dora, laquelle, très bizarrement, était destinée à faire comprendre à M. K… qu'elle se languissait de lui lorsqu'il était absent.

Mais Freud n'a pas oublié M. K… que l'on voit réapparaître lorsqu'il entreprend ensuite de récapituler toutes ses découvertes concernant la toux de Dora : « Tentons maintenant de rapprocher toutes les déterminations que nous avons trouvées aux accès de toux et à l'enrouement. Au plus profond de la stratification, il faut admettre une réelle irritation organique provoquant la toux, semblable à ce grain de sable autour duquel les ostracées forment la perle. Cette irritation est susceptible de fixation, car elle concerne une région du corps ayant gardé à un degré élevé, chez la jeune fille, le rôle de zone érogène. Cette irritation peut fournir un mode d'expression à la libido réveillée. Elle est fixée au moyen de ce qui est sans doute le premier revêtement psychique : l'imitation du père malade par compassion pour lui et ensuite les auto-accusations à cause du “catarrhe”. Le même groupe de symptômes se révèle plus tard comme susceptible de représenter les relations avec M. K…, de permettre le regret de son absence et d'exprimer le désir d'être pour lui une meilleure femme que la sienne propre. Après qu'une partie de la libido de Dora s'est de nouveau tournée vers son père, le symptôme acquiert peut-être sa signification dernière et sert à exprimer, par l'identification avec Mme K…, les rapports sexuels avec le père. Je pourrais certifier que cette série n'est guère complète. Cette analyse inachevée n'est malheureusement pas en mesure de fixer les dates de ces changements de signification ni d'expliquer la succession et la coexistence des différentes significations » (p. 61).

Freud veut bien admettre qu'au départ la toux de Dora ait pu avoir une origine organique. Mais ce n'était qu'un « grain de sable » et cette « irritation organique » aurait bien vite disparu spontanément si elle ne s'était pas produite dans une zone hautement érogène. Il faut le reconnaître, les théories de Freud sont susceptibles de renouveler profondément la médecine. Malheureusement les oto-rhinos, les stomatologues et tous les spécialistes des voies respiratoires semblent ignorer totalement ses vues. Quand on va les consulter, ils ne pensent jamais à vous interroger sur vos orientations et vos pratiques sexuelles. Ce serait pourtant, du point de vue de Freud, la première question qu'ils devraient poser.

Si l'on comprend bien Freud, l'irritation ressentie par Dora n'aurait dû être que passagère. Mais le fait qu'elle se situait dans une zone érogène a naturellement incité Dora à vouloir la « fixer » en toussant. N'osant pourtant s'avouer à elle-même la véritable raison de cette toux, elle s'est persuadée qu'elle voulait ainsi manifester la compassion qu'elle éprouvait pour son père malade, tout en accusant celui-ci d'être responsable de sa toux. Par la suite, la toux de Dora prend une nouvelle signification. Elle est présentée comme étant essentiellement en relation avec M. K… Pour lui faire comprendre qu'elle regrettait son absence, elle se serait mise à tousser dès qu'il était absent, ce qui n'est peut-être pas le meilleur moyen de se faire entendre. En toussant Dora aurait également exprimé « le désir d'être pour lui une meilleure femme que la sienne propre ». Mais là encore M. K… n'avait aucune chance de comprendre le message puisque les crises de toux de Dora se produisaient en son absence. Un peu plus tard, la libido de Dora, qui semble tenir de la girouette, s'étant « de nouveau tournée vers son père », sa toux nous apprend qu'elle s'identifie maintenant avec Mme K… parce que, celle-ci couchant avec son père, elle pouvait ainsi du moins symboliquement avoir des rapports sexuels avec l'auteur de ses jours.

On pourrait croire que l'on est enfin arrivé au bout des découvertes de Freud. Mais ce serait mal le connaître et de nouvelles supputations nous attendent : « Rappelons-nous que Dora éprouva, après le baiser de M. K…, une vive sensation de dégoût et aussi que nous avons eu des raisons de compléter le récit de cette scène en supposant qu'elle avait ressenti pendant l'étreinte la pression du membre érigé contre son corps. Nous apprenons en outre que cette même gouvernante, que Dora repoussa pour son infidélité, lui avait raconté avoir fait l'expérience que tous les hommes étaient des libertins auxquels on ne pouvait se fier. Pour Dora, cela devait signifier que tous les hommes étaient comme son père. Or, elle considérait son père comme atteint d'une maladie vénérienne, vu qu'il avait contaminé sa mère et elle-même. Elle pouvait donc se figurer que trous les hommes avaient une maladie vénérienne et l'image qu'elle se faisait de cette affection répondait naturellement à sa seule expérience personnelle. La maladie vénérienne se traduisait, par conséquent, pour elle, par l'apparition d'un écoulement dégoûtant ; ne pourrait-on voir là une détermination de plus du dégoût éprouvé au moment de l'étreinte ? Ce dégoût, transposé sur l'étreinte même de l'homme, aurait ainsi été un dégoût projeté selon le mécanisme primitif (mentionné p. 23) et qui se rapporterait en fin de compte à sa propre leucorrhée » (p. 62).

Freud revient sur le baiser que M. K… avait donné à Dora quand elle avait 14 ans et qui lui avait inspiré un profond dégoût. Ce dégoût, parfaitement naturel chez une toute jeune fille embrassée par un homme d'âge mûr, Freud l'avait jugé tout à fait anormal et en avait conclu aussitôt que Dora était hystérique. Il avait, nous l'avons vu, expliqué ce dégoût, par le déplacement et la transformation d'une sensation génitale que Dora ne pouvait pas ne pas avoir éprouvée. Il nous propose maintenant une explication supplémentaire : Dora pensait que M. K… était atteint d'une maladie vénérienne dont tous les hommes étaient atteints selon elle. Elle était arrivée à cette conclusion en vertu de l'étrange syllogisme suivant : tous les hommes sont des libertins (dixit sa gouvernante), or mon père qui est un libertin, a une maladie vénérienne, donc tous les hommes ont des maladies vénériennes. Ce syllogisme ne vaut évidemment pas tripette : même si tous les hommes étaient des libertins, ce qui n'est évidemment pas le cas, ils n'auraient pas tous pour autant des maladies vénériennes. Mais Freud nous réserve encore une ultime explication du dégoût, décidément bien complexe, de Dora. En dernier ressort il appartiendrait à une espèce très particulière de dégoût, le « dégoût projeté ». Freud nous a en effet expliqué plus haut, comme il le rappelle, que les reproches que les malades adressent aux autres masquent souvent, pour ne pas dire généralement, des reproches qu'ils se font inconsciemment à eux-mêmes. Dora aurait donc « projeté » sur M. K… le dégoût que lui inspirait « sa propre leucorrhée ».

On pourrait croire que Freud en a maintenant fini avec l'interprétation du premier rêve de Dora. Mais il a sans doute peur qu'on ne l'ait pas bien compris et il croit bon de revenir sur des points qu'il a déjà traités : « Le rêve dont l'analyse nous a fourni les éclaircissement précédents correspond, comme nous l'avons vu, à une décision prise par Dora et qui l'accompagne jusque dans son sommeil […] Cette résolution peut s'exprimer à peu près de la façon suivante : “ Je vais fuir cette maison dans laquelle, comme je l'ai vu, ma virginité est menacée ; je vais partir avec papa, et le matin, je prendrai des précautions pour n'être pas surprise pendant ma toilette”. Ces pensées trouvent dans le rêve une expression claire ; elles font partie d'un courant qui est devenu conscient et qui domine à l'état de veille » (p. 63).

Freud ne craint pas de dire que les pensées exprimées selon lui par le rêve de Dora le sont d'une manière claire. Mais, si c'était le cas, tout le monde devrait comprendre le rêve comme Freud le comprend, or, sans lui, personne ne l'aurait jamais compris ainsi. De plus, il en aurait lui-même compris immédiatement la signification sans avoir à demander à Dora de se livrer au jeu des associations en lui révélant tout ce qui lui passait par la tête à propos de ce rêve.

Freud revient ensuite sur un problème qu'il a déjà soulevé, à savoir que, suivant ses théories sur le rêve, celui-ci « est la représentation non pas d'une décision, mise en exécution, mais d'un désir réalisé et avant tout d'un désir de l'enfance » . Il va donc s'efforcer de démontrer de nouveau qu'à la source de ce rêve, il y a bien des désir infantiles : « Ce rêve contient, en effet, du matériel infantile qui, à première vue, n'a aucun rapport compréhensible avec la résolution de fuir la maison de M. K… et avec la tentation qui émane de celui-ci. Pourquoi apparaît là le souvenir de l'incontinence, des soins que son père prit pour l'habituer à la propreté ? On peut répondre : parce que c'est seulement grâce à ces pensées qu'il est possible à Dora de réprimer la violente tentation et de faire triompher la volonté de s'en défendre. L'enfant prend la décision de fuir avec son père ; en réalité, elle fuit vers son père, par peur de l'homme qui la séduit ; elle réveille un attachement infantile pour son père, attachement qui doit la préserver d'un récent attrait pour un étranger. Son père lui-même est coupable du danger actuel, lui qui l'a abandonnée à un étranger dans l'intérêt de ses propres amours. Que tout était plus beau quand ce père n'aimait personne plus qu'elle, Dora, et s'efforçait de la protéger contre les dangers qui la menaçaient alors ! Le désir infantile, maintenant inconscient, de voir son père à la place de l'étranger est la puissance formatrice du rêve. » (pp. 63-64).

Freud reconnaît d'abord que le « matériel infantile » qu'il croit avoir retrouvé dans le rêve ne semble pas avoir de rapport avec la résolution de Dora de fuir pour échapper à la tentation de céder aux avances de M. K… Assurément, mais c'est le rêve lui même qui n'a aucun rapport ni cette décision ni avec cette tentation, laquelle d'ailleurs n'a jamais existé. Freud se demande ensuite ce que vient faire dans le rêve le souvenir de l'incontinence et le souci de son père de veiller à la propreté de sa fille. Décidément le docteur Freud est un plaisant bougre : il introduit dans le rêve des éléments qui lui sont totalement étrangers et il se demande ensuite ce qu'il peuvent bien y faire. Mais, réflexion faite, il croit avoir compris : Dora ne peut réprimer la tentation de céder aux avances de M. K… qu'en se rappelant que, quand elle était enfant, son père veillait à éviter qu'elle ne mouillât son lit. Voilà assurément une démarche bien inattendue. Essayons pourtant de suivre Freud. Selon lui, Dora ne veut pas « fuir avec son père » : elle veut fuir « vers son père ». Mais le père vers lequel elle veut fuir n'est pas le père « qui l'a abandonnée à un étranger ». C'est le père de son enfance qu'elle essaie de ressusciter, celui qui « n'aimait personne plus qu'elle ». Freud est maintenant persuadé d'avoir compris la genèse du rêve : « Le désir infantile, maintenant inconscient, de voir son père à la place de l'étranger est la puissance formatrice du rêve ». Il serait évidemment parfaitement vain de lui objecter que c'est lui, Freud qui, dans le rêve de Dora, a mis M. K… à la place de son père.

« Le désir de Dora, continue Freud, de voir son père à la place de l'homme tentateur n'évoque pas le souvenir de n'importe quel matériel psychique provenant de l'enfance, mais précisément du matériel qui est aussi dans le rapport le plus intime avec la répression de cette tentation. Car, si Dora se sent incapable de céder à l'amour pour cet homme, si elle refoule cet amour au lieu de s'y abandonner, c'est que cette décision ne dépend d'aucun facteur plus étroitement que de sa satisfaction sexuelle précoce et de ses suites, l'incontinence, la leucorrhée et le dégoût. De pareils antécédents peuvent, selon la sommation des facteurs constitutionnels, servir de base à deux attitudes envers les exigences que comporte l'amour de l'adulte : soit un abandon sans défense à la sexualité frisant la perversion, soit à une réaction de rejet de la sexualité accompagné de névrose. La constitution et le niveau intellectuel et moral élevé de son éducation avaient décidé, pour notre patiente, de la seconde issue » (p. 65).

On le voit, Freud se répète. Il écrit tellement d'inepties qu'il a peut-être parfois un peu de mal à se souvenir de toutes celles qu'il a déjà écrites. Quoi qu'il en soit, il revient sur ce qui, dès le départ, l'a convaincu que Dora était hystérique, à savoir le dégoût qu'elle a éprouvé lorsque M. K l'a embrassée quand elle avait 14 ans. Ce dégoût, qui paraît si naturel, est pour Freud tout à fait anormal. Il masque nécessairement autre chose. Ce n'est pas un dégoût primaire, mais un dégoût secondaire ; c'est, comme il nous l'a expliqué plus haut, un dégoût « projeté » : celui qu'inspire à Dora le souvenir, refoulé dans l'inconscient, de sa masturbation précoce et de ses suites. Celles-ci pouvaient amener Dora soit à s'abandonner à une sexualité débridée, soit, au contraire, à rejeter violemment la sexualité et en conséquence, tomber dans la névrose.  L'éducation de Dora la prédisposait à la seconde. Mais expliquer le dégoût que ressent une très jeune fille embrassée contre son gré par un homme d'âge mûr, par la fait qu'elle projette sur lui le dégoût qu'elle ressent en se souvenant, inconsciemment bien sûr, d'une masturbation infantile qui ne saurait avoir existé, pour la bonne raison qu'on ne peut se livrer à cette pratique avant la puberté, relève évidemment du plus parfait délire.

Et celui-ci semble ne pas devoir prendre fin. Mais je laisserai de côté les trois pages qui suivent. Elles sont assez fastidieuses et n'apportent rien de vraiment nouveau.  Freud ne fait que reprendre avec quelques variations ses allégations antérieures. Je ne retiendrai donc pour finir que la citation suivante : « Dans l'analyse de ce rêve, j'ai malheureusement, par mégarde, laissé une lacune. Elle attribue dans ce rêve à son père les paroles : “Je ne veux pas que mes deux enfants périssent, etc.” (à cet endroit, il faut ajouter d'après les idées du rêve : des suites de la masturbation). Un tel discours dans le rêve se compose régulièrement de paroles réellement entendues ou prononcées » (p. 68).

Le lecteur attentif remarque que Freud cite de façon inexacte les paroles du père de Dora. Dans le récit de celle-ci, son père ne dit pas : « Je ne veux pas que mes deux enfants périssent », mais : « Je ne veux pas que mes deux enfants et moi soyons carbonisés à cause de la boîte à bijoux ». Il est fort probable que Freud a délibérément modifié ses paroles. Le père de Dora, en effet, ne craint pas seulement pour la vie de ses enfants, mais aussi pour la sienne. Et cela ne cadre guère avec l'hypothèse de Freud à moins d'admettre qu'il craint de périr parce que, lui aussi, il s'est trop masturbé. Quoi qu'il en soit, la crainte de voir ses enfants périr quand la maison où ils sont est en flammes est assurément parfaitement fondée, mais celle de les voir périr parce qu'ils se masturbent est dénuée de tout fondement, puisque la masturbation n'a jamais fait mourir personne. Il est donc particulièrement absurde de prétendre que la première crainte masque la seconde.




Conclusion




Les Cinq Psychanalyses sont sans doute, avec L'Interprétation des rêves, les œuvres les plus marquantes de Freud, celles qui ont le plus influé sur le développement du mouvement psychanalytique. « Malgré l'inégalité de leur valeur intrinsèque et historique, écrit Patrick Mahony, les histoires de cas de Freud ont été au centre de la plupart des programmes d'enseignement de la psychanalyse jusqu'aux années soixante-dix, et le restent encore dans de nombreuses institutions. Si les œuvres de Freud ont traditionnellement formé le canon de base de la psychanalyse, ses cinq histoires de cas étaient son Pentateuque, sa Torah, son canon dans le canon  [18]».

Et, parmi ces Cinq Psychanalyses, celle de Dora, est sans doute la plus remarquable. Elle a fasciné celui qui deviendra le plus fidèle des disciples de Freud et peut-être son plus grand admirateur, Ernest Jones : « Cette première observation de Freud a, bien longtemps, servi de modèle aux étudiants en psychanalyse et bien que nos connaissances se soient depuis étendues, la lecture en demeure toujours aussi intéressante. C'est au moment de sa publication que je pris connaissance de ce travail et je me souviens de l'impression générale profonde que provoquèrent en moi l'intuition et la prise en considération des détails qui s'y révèlent. Cet homme ne se bornait pas à prêter la plus grande attention à chacune des paroles de sa malade, mais les considérait toutes comme déterminées et ayant besoin d'être mises en corrélation de la même façon que les phénomènes du monde physique. Il nous est actuellement difficile d'imaginer combien surprenant parut le fait de considérer avec tant de sérieux des manifestations psychologiques. Aujourd'hui, moins d'un demi-siècle plus tard, l'importance de celle-ci semble être une vérité banale, ce qui donne la mesure de la révolution accomplie par un seul homme  [19]».

Certes, Jones a raison, la lecture du cas de Dora ne laisse pas d'être « intéressante ». Et l'on peut assurément, surtout si l'on est peu ou pas du tout familier avec l'œuvre de Freud, éprouver une profonde surprise. Mais ce n'est pas du tout celle que Jones a ressentie. Ce qui l'a surtout frappé, nous dit-il, c'est l'exceptionnel, l'extraordinaire sérieux de la démarche de Freud qui prête la plus grande attention à « chacune des paroles de sa malade » et aux moindres détails de son récit. Ce qui frappe, au contraire, le lecteur non freudien, c'est le caractère toujours très orienté de l'attention de Freud. Il écarte tout ce qui ne s'accorde pas avec ses théories, il ne tient aucun compte de tout ce qui va à l'encontre des conclusions auxquelles il veut parvenir, à commencer par les dénégations de Dora qui rejette ses hypothèses et ses déductions. Quand elle lui raconte son rêve, il n'a rien de plus pressé que d'oublier qu'il s'agit d'une histoire d'incendie, impatient d'arriver à lui donner un tout autre sens. En revanche, il est constamment aux aguets du moindre propos, du moindre mot susceptible d'étayer, fût-ce de manière totalement bancale, l'échafaudage d'élucubrations qu'il est en train de construire. Dès que Dora évoque son frère qui ne peut sortir de sa chambre la nuit, il sent qu'il tient là une piste précieuse : cela sent l'urine, et donc le sexe.

« Quel analyste ne serait fier d'avoir réussi, en si peu de temps, à débrouiller un cas d'une telle difficulté  [20]? » écrit encore Jones. Mais Freud n'a rien débrouillé du tout. Il ne débrouille jamais rien. Tout son art, et il est grand, il est très grand, il est extraordinaire, consiste, au contraire, à toujours tout embrouiller à chercher des explications extrêmement complexes et parfaitement extravagantes, à ce qui s'explique très simplement, voire à ce qui n'a nul besoin d'être expliqué. Il ne se sent jamais plus à l'aise que quand il s'agit de retrouver l'origine de névroses qui n'ont jamais existé, comme dans le cas du petit Hans. Celui-ci, âgé de cinq ans, a peur des chevaux depuis qu'un cheval tirant un omnibus est tombé devant lui. La plupart des enfants de cet âge auraient sans doute réagi comme lui. Cette phobie si naturelle était évidemment destinée à disparaître spontanément à plus ou moins long terme. Pour la faire disparaître plus vite, au lieu de consulter Freud, le père du petit Hans aurait dû réhabituer progressivement son fils à la vue des chevaux. Il fallait lui en montrer d'abord de loin, puis, peu à peu, de moins en moins loin, et enfin s'approcher avec lui tout près d'un cheval et lui caresser le museau. Mais Freud a préféré décréter que le petit Hans souffrait d'une névrose dont il fallait, bien sûr, rechercher l'origine dans le complexe d'Œdipe.

Mais revenons à Dora. Son principal problème est un toux chronique qui s'est manifestée à l'âge de 8 ans et qui, avec des périodes de répit, n'a pas cessé depuis. Cette toux, Freud veut bien admettre qu'elle ait pu avoir au départ une cause organique, l'irritation de la gorge. Mais il ne va pas tarder à trouver à cette toux toutes sortes d'explications. Son père ayant eu des problèmes respiratoires, Dora tousse pour l'imiter et faire savoir à son entourage, qui apparemment n'en avait jamais douté, qu'elle est sa fille. Elle tousse pour manifester la compassion et l'inquiétude qu'elle éprouve pour lui, mais en même temps elle tousse aussi pour le dénoncer, pour prouver que c'est lui qui l'a rendue malade, que c'est lui qui est responsable de ses « pensées mauvaises », que c'est donc à cause de lui qu'elle s'est masturbée, alors pourtant que, selon Freud, son rêve révèle qu'il veillait à éviter qu'elle ne se livrât à cette pratique. Quoi qu'il en soit, ce n'est cependant seulement du côté de son père qu'il faut chercher l'explication de la toux de Dora, mais aussi et peut-être plus du côté de M. K… bien qu'elle ignorât tout de lui quand elle a commencé à tousser. Elle tousse parce que, M. K… étant un gros fumeur, le baiser qu'il lui a donné sentait la fumée et que cette odeur la poursuit. Elle tousse quand M. K… est absent parce qu'elle n'a pas trouvé de meilleur moyen de lui faire savoir qu'elle se languissait de lui. On tousse parfois pour faire remarquer à quelqu'un qu'on est là. Dora, elle, tousse pour faire remarquer à M. K… qu'il n'est pas là. Elle tousse aussi pour lui faire savoir qu'elle serait pour lui « une meilleure femme que la sienne propre ». Dora tousse également pour entretenir la sensation d'irritation qu'elle éprouve dans sa gorge, parce que la bouche est une zone érogène, ce qui rend ladite sensation infiniment précieuse, si désagréable qu'elle puisse être. Mais cela paraît bien étrange. Quand on éprouve une sensation désagréable ou douloureuse dans une zone quelconque, on n'a qu'une envie, c'est que cette sensation cesse, même quand il s'agit d'une zone érogène. Un homme qui reçoit un violent coup de pied dans ses parties génitales ne souhaite guère, d'ordinaire, prolonger cette sensation. Dora tousse enfin parce que, comme, selon Freud, « l'homme aux loups » et beaucoup de patients atteints de névroses, elle aurait assisté toute petite aux ébats nocturnes de ses parents et reproduirait ainsi le bruyant halètement de son père qui, à cause de ses problèmes respiratoires, soufflait comme un phoque en faisant l'amour.

C'est sans doute dans l'analyse de premier rêve de Dora que Freud manifeste le mieux son génie de l'embrouillamini. Ce rêve très court fait l'objet de la plus longue de toutes ses analyses de rêve. Il ne lui faut pas moins de 23 pages pour élucider cinq lignes, alors que l'analyse du rêve de « L'homme aux loups », la plus longue sans doute après celle du rêve de Dora, compte 16 pages et celle du rêve de l'injection faite à Irma, la première et le prototype de toutes les autres, ne compte que 11 pages. Mais l'analyse du premier rêve de Dora n'est pas seulement particulièrement longue, elle est surtout particulièrement tordue. 

Dora rêve que son père la réveille, ainsi que sa mère et son frère, parce qu'il y a le feu et que sa mère pense d'abord à sauver son coffret à bijoux ce qui énerve son père. Il est difficile d'imaginer un rêve plus simple, plus clair, plus limpide. Et il a d'autant moins besoin d'être interprété que son origine paraît évidente : les paroles de son père évoquant les risques d'incendie. Étant donné les circonstances (il y avait eu un « orage violent »), il est normal que ces paroles aient particulièrement impressionné Dora et qu'elles se soient gravées dans son esprit.

Mais le « sens manifeste » du rêve n'intéresse guère Freud. Ce qui l'intéresse, c'est de retrouver le « sens latent » et il ne l'aura pleinement retrouvé que lorsque son interprétation ne retiendra plus rien du sens manifeste. Le rêve est un rêve d'incendie. Une première certitude s'impose donc : le feu ne saurait jouer aucun rôle ou presque (Freud remarque seulement en passant que le feu évoque la passion [21]) dans l'interprétation du rêve. En revanche, son « contraire », l'eau, en est un élément essentiel. Mais c'est une eau pas très pure, d'une couleur jaunâtre et qui ne sent pas très bon : c'est de l'urine.

Dans le rêve de Dora, un personnage se fait particulièrement remarquer, celui de sa mère qui ne pense qu'à sauver sa boîte a bijoux ce qui très légitimement exaspère  son père. Mais elle ne joue plus aucun rôle dans l'interprétation de Freud. Le coffret à bijoux auquel elle tenait tant est devenu celui de sa fille et s'est métamorphosé en sexe féminin. Et, au lieu qu'il faille le sauver des flammes, il faut éviter à tout prix de le mouiller. Freud en conclut donc, mais on a bien du mal à le suivre, que la mère de Dora « doit être remplacée par Mme K… » sous prétexte que Dora est prête à donner à M. K… son coffret à bijoux, bien qu'elle doive refouler à tout prix cette tentation, alors que sa femme refuse de lui donner le sien,

En revanche un personnage qui ne figure pas dans le rêve, joue un rôle très important, c'est même le personnage essentiel, dans l'interprétation de Freud : M. K… C'est lui qui se tient debout devant le lit de Dora et qui la réveille. Il a compris, en effet, que Dora s'était emparée du coffret à bijoux de sa mère et ceci très légitimement puisque, en réalité, ce coffret à bijoux lui appartient. C'est même l'un de ses objets personnels auxquels elle tient le plus : son sexe. Et M. K… voudrait qu'elle le lui donnât.

Un autre personnage absent du rêve de Dora finit par apparaître dans l'interprétation de Freud et c'est Freud lui-même. Il le comprend lorsque Dora lui dit que, le matin au réveil, elle sent une odeur de fumée. Il devine immédiatement  qu'elle est obsédée par le souvenir du baiser que lui avait donné M. K…, baiser qui sentait nécessairement la fumée, puisque celui-ci était un gros fumeur. Mais Freud est lui-même un gros fumeur et il aime à dire qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Comment n'en conclurait-il pas que Dora rêve d'être embrassée aussi par lui et, pour tout dire, qu'elle est un train de faire un transfert ?

Quant à Dora, dans son rêve, elle ne dit rien, elle ne fait rien que de sortir de la maison pour échapper aux flammes. C'est un comportement parfaitement normal et qui ne saurait rien nous révéler sur elle puisque tout le monde sans doute aurait agi comme elle. Mais, si le sens manifeste du rêve ne peut donc rien apprendre à Freud sur sa patiente, les idées latentes qu'il parvient à y déceler vont lui faire découvrir beaucoup de choses sur une jeune fille dont la vie amoureuse va se révéler particulièrement complexe.  Il découvre ainsi que Dora est jalouse de Mme K… parce qu'elle couche avec son père dont elle est elle-même amoureuse, mais il découvre aussi qu'elle est jalouse de son père parce qu'il couche avec Mme K… dont elle est également amoureuse.

Mais c'est de M. K… surtout que Dora est amoureuse, même si elle le nie vigoureusement, même si le baiser qu'il lui donne lui inspire un profond dégoût, même si plus tard elle accueille ses avances en le giflant. Ces marques apparentes de rejet masquent une attirance très forte, mais qu'elle refoule en réactivant l'amour qu'elle éprouvait auparavant pour son père, amour non pas filial, mais bel et bien d'ordre sexuel, car seul un tel amour pouvait contrebalancer la pulsion qui la portait vers M. K… Elle lutte également contre la tentation de lui céder en projetant sur lui le dégoût qu'elle éprouve envers elle-même du fait de sa masturbation précoce. C'est là assurément une découverte psychologique d'une grande importance, car personne avant Freud n'avait imaginé, personne sans Freud n'aurait jamais imaginé qu'une très jeune fille qui repoussait farouchement les avances d'un homme mûr, projetait sur cet homme la répulsion que lui inspirait sa pratique de la masturbation.

Dora croit rêver que son père la sauve d'un incendie, alors qu'elle rêve qu'il vient l'arracher aux griffes de M. K… et en profite pour veiller à ce qu'elle ne mouille pas son lit, tout en étant surtout soucieux d'éviter qu'elle ne se masturbe sans attendre d'être en âge de pouvoir le faire. Ce faisant, le père de Dora commet une grosse erreur. Il ne comprend pas, mais il faut reconnaître qu'il est excusable, que la meilleure arme dont dispose sa fille pour résister à M. K…, c'est de projeter sur lui le dégoût qu'engendre chez elle le fait de se masturber, alors pourtant qu'elle sait parfaitement non seulement qu'elle ne doit pas, mais qu'elle ne peut pas le faire. Mais c'est d'abord sur elle-même finalement que compte Dora pour échapper à M. K…, son rêve traduisant la décision de fuir sa maison afin de ne plus être tentée de le lui donner son coffret à bijoux, qu'elle est bien décidée à emporter avec elle.

Au total, l'analyse du premier rêve de Dora constitue très probablement la plus extravagante, la plus délirante de toutes les analyses de rêves auxquelles Freud s'est livré, lesquelles pourtant sont toutes plus ineptes les une que les autres. Plus généralement, avec la psychanalyse de Dora, faute de nous convaincre qu'elle était hystérique, Freud a réussi à nous convaincre qu'il était, lui, complètement cinglé. Dora n'était pas vraiment malade [22], mais Sigmund était maboul, un maboul accompli et Dora l'avait compris.

 

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NOTES :

[1] La naissance de la psychanalyse. Lettres à Wilhelm Fliess, P.U.F., 1956, pp. 289-290.

[2] Dora s'en va. Violence dans la psychanalyse, Les empêcheurs de penser en rond, 2001, p. 19. Dans son livre, Patrick Mahony se montre très sévère pour Freud, mais ce qu'il lui reproche, c'est essentiellement, pour ne pas dire uniquement, son comportement à l'égard de sa patiente. « C'est, écrit-il, un des plus grands désastres psychothérapeutiques ; une des plus remarquables démonstrations, dans la littérature analytique, du rejet d'un patient par son clinicien ; une preuve spectaculaire, mais tragique, de perpétration de sévices sexuels sur une jeune fille, et une justification, écrite et publiée, de ces sévices par son propre analyste ; un cas éminent d'associations forcées, de souvenirs forcés, et peut-être de plusieurs rêves forcés, de remémoration forcée de rêves, voire de remémoration forcée de rêves forcés, sans exagération aucune, le cas, sa publication et l'accueil qu'il a reçu par la suite peuvent être qualifiés d'exemple de perpétuation de sévices sexuels. Dora avait été traumatisée et Freud l'a traumatisée une nouvelle fois. Et pendant à peu près une demi-siècle, la communauté psychanalytique a, soit gardé un silence complice sur ces brutalités, soit ignoré celles-ci par adoration aveugle » (pp. 234-235). Mais il est lui-même psychanalyste et ne songe donc pas à remettre en cause les dogmes de Freud et sa technique. 

[3] La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, collection Quadrige, tome II, P.U.F. 2006, p. 273.

[4] Cinq psychanalyses, P.U.F., 1954, p. 2. Toutes les références à ce livre seront intégrées dans le texte.

[5] Cinq Leçons sur la psychanalyse, p. 45. Citons aussi cette déclaration qui va dans le même sens : « L'étude du rêve peut être tenue pour la voie la plus sûre dans l'exploration des processus psychiques des profondeurs » (« Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 2001, p. 56).

[6] Éditions de Fallois, 2008.

[7] Freud nous dira plus loin qu'elle se moquait volontiers des médecins et que c'était seulement « sur l'ordre formel de son père » qu'elle était venue le trouver (p. 13).

[8] Cette connaissance — je puis l'affirmer — est indispensable au psychanalyste, le rêve représentant un des chemins par lesquels peut accéder à la conscience ce matériel psychique qui, en vertu de la répulsion qu'évoque son contenu, a été refoulé, barricadé hors du conscient et qui, par conséquent, est devenu pathogène. Bref le rêve est l'un des détours servant à éluder le refoulement, un des moyens principaux de ce qu'on appelle la représentation indirecte dans le psychisme.» (p. 8).

[9] Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne, Grasset, 2010, p. 422. Comme lui, Jacques Bénesteau se refuse à admettre qu' « une jeune fille de 14 ou 16 ans qui se refuse aux faveurs, d'un agresseur de 40 ou 50 ans est une parfaite hystérique » (Mensonges freudiens. Histoire d'une désinformation séculaire, Mardaga, 2002, p. 264).

[10] Voir L'Interprétation des rêves, P.U.F., 1973, p.

[11] Voir « Analyse d'une phobie chez un petit garçon de 5 ans (le petit Hans) », Cinq Psychanalyses, pp. 93-198.

[12] « En allemand le mot Vermögen signifie à la fois “fortune” et “puissance” » (N.d.T.).

[13] Voir Patrick Mahony, Dora s'en va. Violence dans la psychanalyse, Les empêcheurs de penser en rond, 2001, p, 30 : « Otto se mariera seulement après la mort de ses parents et, à l'instar de son père, prendra ensuite une maîtresse ».

[14] Freud nous renvoie en note à L'Interprétation des rêves et au troisième des Trois essais sur la sexualité.

[15] Kimé, 2014.

[16] Il est piquant de constater que Freud lui-même nous donne un remarquable exemple de cette attitude : « Je connais aussi deux garçons qui ont entre dix et treize ans et qui certes ont reçu des explications sexuelles, mais ont opposé à celui qui s'en portait garant cette fin de non-recevoir : il se peut que ton père et d'autres se comportent de la sorte, mais je suis bien sûr que mon père, lui, ne ferait jamais ça » (« Les théories sexuelles infantiles », Freud La Vie sexuelle, P.U.F., 5e édition 1977, p. 27).

[17] Mme K… aurait trahi Dora en faisant part à son mari des confidences que celle-ci lui avait faites, notamment sur ses lectures.

[18] Op. cit., p. 15.

[19] Op. cit., pp. 274-275.

[20] Ibid., p. 272.

[21] Le feu n'est pas seulement employé comme le contraire de l'eau, il sert aussi à représenter directement l'amour, le fait d'être amoureux, enflammé » (p. 52).

[22] C'est ce que pense, notamment, Mikkel Borch-Jacobsen : « Ida Bauer ne manifesta aucun signe de névrose ou d'instabilité psychique dans sa vie d'adulte. Kurt Eissler, qui avait longuement interviewé Elsa Forges et d'autres proches d'Ida Bauer au début des années 1950, le confirmait dans une lettre à Anna Freud : “Il semble que l'information que j'ai reçue de la cousine de Dora il y a deux ans est correcte et qu'elle n'a jamais développé des symptômes névrotiques après son traitement par Freud” (20 août 1952). Ida Bauer passait le plus clair de son temps en mondanités dans la bonne société. C'était une bridgeuse accomplie et l'une de ses partenaires n'était autre que Peppina Zellenka, avec qui elle avait tiré un trait sur le passé » (Les Patients de Freud, Éditions Sciences Humaines, 2011, pp. 90-91).

 

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